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Servir la France, en demeurant fidèles aux valeurs du judaïsme, la chronique de Guy Konopnicki

Il y a quelques jours, à l’occasion de l’anniversaire de l’abolition de la peine de mort, les télévisions ont rediffusé le discours prononcé par Robert Badinter à l’Assemblée Nationale, en 1981.

Le souvenir de ce temps me revient… Je revois Robert Badinter, insulté, calomnié, par une extrême-droite qui sept ans plus tôt insultait de la même manière Simone Veil.

Simone Veil, ministre d’un gouvernement de droite, Robert Badinter, ministre d’un gouvernement socialiste, tour à tour cibles de l’extrême-droite, parce que l’une comme l’autre portaient des lois humanistes, parce qu’ils étaient juifs et parce que leurs parents respectifs avaient connu le même destin tragique. 

C’est en insultant Simone Veil, puis Robert Badinter, que le Front National a commencé à se faire connaître. Ce n’était alors qu’un groupuscule, présidé par Jean-Marie Le Pen, flanqué, en 1974, d’un secrétaire général, Victor Barthélémy, ancien sergent recruteur de la Wehrmacht, qui se vantait dans ses mémoires d’avoir été, dans la France occupée, l’interlocuteur privilégié du Standartenführer SS Helmut Knochen…

Simone Veil et Robert Badinter surent, l’une comme l’autre, dépasser les clivages politiques et rassembler des majorités d’union nationale. Simone Veil, pour mettre fin à la tragédie des avortements clandestins, avec leur cortège de mutilations et de mort. Robert Badinter, pour en finir avec la barbarie d’un châtiment, qui n’a jamais dissuadé les criminels, et qui abaissait l’Etat et la Justice, au rang de vengeurs maculés de sang, au risque de l’erreur irréparable… La gauche s’honora, en 1974, lorsqu’elle vota une loi présentée par une ministre de Valéry Giscard d’Estaing, et en 1981, Jacques Chirac, affirma ses qualités d’homme d’Etat et d’homme tout court en votant l’abolition de la peine de mort.

Simone Veil et Robert Badinter, s’inscrivent dans une magnifique lignée de femmes et d’hommes, qui servirent la République, en demeurant fidèles aux valeurs morales du judaïsme.

Nous vivons des temps bien étranges, où un homme qui se prétend sauveur de la patrie, Français avant d’être juif, dit-il, nous propose une écriture de l’histoire de France, expurgée des grandes figures juives de la République, qui, toutes, en leur temps, furent traînées dans la boue par les distingués écrivains dont il s’inspire.

Passe que ce politicien, qui relance le débat sur la peine de mort, ne partage pas notre admiration pour Robert Badinter, et passe encore qu’étant proche des derniers adversaires de l’IVG, il n’ait pas apprécié l’entrée au Panthéon de Simone Veil, juive française interdite de baccalauréat par les lois de Pétain, avant d’être, comme l’on sait, déportée à Birkenau puis à Bergen-Belsen.

Mais quelle est donc cette France, qui ne se souvient pas d’Adolf Crémieux, ministre de la Justice du gouvernement de la Défense Nationale, qui, avec Léon Gambetta, tenta défendre l’intégrité de la patrie, déjà trahie par un maréchal, Bazaine, qui avait ouvert Metz aux Prussiens sans combattre alors qu’il disposait de 200 000 soldats ? Peut-on parler de la France, en ignorant Crémieux, sans lequel notre grand patriote ne serait pas français ?

Crémieux, fondateur de l’Alliance israélite universelle, fut le premier juif placé à la tête d’un ministère régalien, lors de la refondation de la République, en 1870. Il ouvrait une magnifique histoire, et, avant même l’Affaire Dreyfus, c’est contre le décret Crémieux que la France antisémite commença à s’organiser, autour de la Libre Parole d’Edouard Drumont, qui se fit élire député anti-juif d’Alger.

D’aucuns se laissent impressionner par une prétendue érudition historique, je suis quant à moi sidéré par les béances de l’apprenti politicien … Comment parler de l’histoire, en ignorant Georges Mandel, qui en tant que ministre des PTT, donna impulsion décisive à l’industrie aéronautique, en soutenant l’aéropostale, et s’attacha au développement de la TSF,  lançant tout à la fois le service public et la première radio privée ?

Quoique libéral, hostile au socialisme et clairement anticommuniste, Georges Mandel fut la cible des journaux de droite et d’extrême-droite, qui en firent l’un des hommes les plus insultés de France. Pour cette raison, Mandel ne gagna pas Londres en 1940, il encouragea le général de Gaulle à incarner la France combattante. Arrêté en tentant de rejoindre l’Afrique du Nord, incarcéré par Vichy, il fut livré aux Allemands, qui avant de partir le laissèrent aux Miliciens, ces gars de la vermine… Comment la France, qui n’a pas dit son dernier mot, serait donc celle de ces écrivains d’Action Française, qui insultaient et calomniaient chaque jour Georges Mandel,  inspirant une haine dont la dernière expression fut une exécution sommaire, dans une forêt, à quelques jours de la Libération ?

De droite comme de gauche, les figures juives de la République, nous ont laissé un héritage moral. A droite, ou classés comme tels, Georges Mandel et René Cassin, compagnon de Clemenceau et De Gaulle, juriste de la France Libre, rédacteur de la déclaration universelle des Droits de l’homme. Et Simone Veil, bien sûr.

A gauche, Léon Blum, Pierre Mendès-France, et Daniel Mayer, ce grand Résistant, qui disait, « je suis socialiste, juif et Français »… Et bien sûr, Robert Badinter…

Non, je ne peux pas croire que des juifs s’embarquent dans la reconstruction éhontée du parti de l’ultra-droite, qui, depuis la refondation de la République en 1870, n’a eu de cesse de cracher sa haine des grands serviteurs de la France, juifs, demi-juifs, ou suspects de l’être, les Crémieux, Mandel, Blum, Jean Zay, Mendès-France, Simone Veil, Robert Badinter, et, au passage, Manuel Valls, accusé d’avoir interdit un spectacle antisémite, parce qu’il était alors marié à une juive… tant d’autres encore…

A ce jour, mon choix d’électeur demeure incertain, en l’absence d’un candidat incarnant la gauche démocratique, la France républicaine peut-être de droite ou du centre que m’importe, quand il s’agissait d’écraser l’infâme, j’ai voté Jacques Chirac en 2002 et Emmanuel Macron en 2017, et le choix final risque fort d’être, de nouveau, entre l’infâme et la République.

Guy Konopnicki