La Radio Juive

Non, la mémoire n’abaisse pas la France ! La chronique de Guy Konopnicki

(Crédit: DR)

Ce mercredi matin à 7h06 dans le Morning d’Ilana Ferhadian sur Radio J, Guy Konopnicki est revenu sur la montée dans les sondages d’Eric Zemmour pour la présidentielle française 2022.

Depuis le temps qu’on ne s’est pas vus, il se passe des choses surprenantes dans notre beau pays de France…

Un candidat à l’élection présidentielle grimpe dans les sondages, en osant dire à voix haute ce que les antisémites murmuraient en grinçant des dents. Le vieux Jean-Marie Le Pen exulte, Zemmour peut tout se permettre, il a l’avantage d’être juif, il ose donc tout dire. 

C’est qu’il l’aime, son petit juif, Le Pen, il lui a fait l’honneur d’un déjeuner avec la fille de Von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du IIIème Reich, reconnu coupable de crime contre l’humanité, condamné à mort et exécuté à Nuremberg. Passionnante vieille dame, qui défend la mémoire de son père et de ses comparses, franchement, même si l’on me payait le Bristol, l’une des tables les plus chères de Paris, entendre les radotages d’une vieille nazie me couperait l’appétit. 

Je dois reconnaître que la seule lecture d’Eric Zemmour suffit à me retourner l’estomac. Je peux passer sur l’escroquerie historique, qui consiste à réhabiliter ces grands écrivains nationalistes, dont l’antisémitisme constituait le fond de commerce. Barrès qui s’écria « Dreyfus est coupable, je le déduis de sa race », et Maurras, qui osa dire, après la réhabilitation du capitaine, que même si Dreyfus était innocent, les Dreyfusard étaient coupables, car ils avaient épousé la cause d’un juif. A cette France antidreyfusarde, à ses stylistes, je peux sans mal opposer Zola et Péguy, ainsi que des écrivains injustement oubliés, Octave Mirbeau, Tristan Bernard, et … Anatole France, que Léon Daudet décréta définitivement enjuivé, car sa femme était juive. Si Zemmour s’en était tenu à son métier de polémiste de plateau, je pourrais répondre sur ce terrain, montrer comment la France fut relevée par les dreyfusards, par Clemenceau et Picard qui reconstruisirent l’armée, par Jaurès et Briand qui portèrent la loi de 1905, séparant la religion de l’Etat, quand les héros de Zemmour appelaient à la guerre sainte, pour rétablir l’hégémonie d’une seule religion.

Mais Zemmour n’est plus un simple polémiste, et pour récupérer les électeurs d’un RN à ses yeux amollis, il n’hésite pas à leur offrir l’équivalent de la France juive de Drumont… Car le malheur de la France serait de s’être laissé enjuiver par les lois Pleven et Gayssot, qui pénalisent l’antisémitisme et interdisent la négation comme l’apologie des crimes contre l’humanité. La relance des poursuites, contre René Bousquet chef de la police de Vichy, hélas interrompue par le geste d’un dément, le procès de Papon, seraient autant de cadeaux électoraux aux juifs. Serge Klarsfeld est donc un bien grand coupable, car il a poursuivi de braves fonctionnaires qui avaient obéi aux ordres.

Le pire, toujours selon Zemmour serait ce discours de Jacques Chirac, devant le monument du Vel d’Hiv, en 1995, reconnaissant, 50 ans après la défaite des nazis, que le gouvernement français, dirigé par le Maréchal Pétain avait commis l’irréparable et s’était rendu compablice de crime contre l’humanité.

Je me souviens de ce moment. Je revois l’émotion des rescapés, il y en avait encore, et celle des anciens résistants juifs. Il y avait devant la tribune, des hommes âgés, au garde-à-vous, portant les drapeaux des unités de la France combattante. La France de Romain Gary et de Joseph Kessel, de ces juifs qui avaient rejoint Londres et qui avaient combattu pour la libération de la France. Non, Pétain, n’avait pas épargné leurs familles quand elles étaient françaises. Ces juifs, français et étrangers, Résistants dans la France occupée, dans les villes et les maquis, traqués par les hommes de Pétain, policiers et miliciens, ou engagés, dans les armées de la France Libre, attendaient depuis longtemps qu’un président de la République, reconnaisse que l’Etat français avait, lui, servi la machine de guerre nazie.

 Jacques Chirac, ce jour-là, a servi la France, en trouvant la force de reconnaître son histoire. Je me souviens de la ferveur avec laquelle cette petite foule de rescapés et d’anciens combattants chantait La Marseillaise.

Non la mémoire n’abaisse pas la France. Pour le vérifier, je conseille à Monsieur Zemmour de remonter un jour la rue Geoffroy-l‘Asnier, de contourner le mémorial, et de tourner à gauche, en direction de la rue du Pont Louis-Philippe. Il trouvera des listes noms gravés, ceux des Françaises et des Français qui sauvèrent des juifs. Ils ne sont pas tous là, hélas, le recensement a été trop tardif et nombre d’entre eux ne réclamaient pas les honneurs. Mais le mémorial juif de Paris, avec le concours du Mémorial de Yad Vachem, situé dans ce pays, Israël, où l’on ne serait plus tout à fait français quand on y enterre des proches assassinés en France, le mémorial juif de Paris a dressé, au long de l’allée des Juste, un magnifique monument à la France. Aux petites gens de ce peuple dont vous parler tant, à ces femmes et ces hommes de toutes opinions et de toutes croyances, instituteurs laïques et curés de village, ouvriers communistes et pasteurs protestants, religieuses et socialistes anticléricaux, républicains et monarchistes… La mémoire grandit cette France humble et généreuse, et ce peuple, qui en dépit des formidables moyens que Pétain et Laval mettaient au service du crime, a sauvé la majorité des juifs français et étrangers, qui se trouvaient alors en France.

Non, on ne sert pas la France en réhabilitant les traîtres et les assassins, par pur calcul politicien.  

Guy Konopnicki

LE 06-10-21 - 14:50