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PORTRAIT. Audrey Hepburn, la Résistante

Vous connaissez tous son nom et son superbe visage… Le 4 mai est sa date anniversaire. Mais loin de sa brillante carrière et de sa beauté si singulière, parlons de son engagement courageux. Car oui, au cours de l’occupation nazie des Pays-Bas, Audrey Hepburn, adolescente, arpentait les rues pour distribuer des documents et de l’argent aux groupes de la résistance. Un récit incroyable et méconnu, conté dans un livre récent, sorti en 2019, Dutch Girl : Audrey Hepburn et la Seconde guerre mondiale, écrit par Robert Matzen. Robert Matzen a pendant plusieurs mois parcouru les Pays-Bas pour découvrir sa véritable histoire. « Un visage d’Audrey Hepburn que personne ne connaît », selon l’auteur. Peut-être aussi parce qu’Audrey avait des racines qu’elle souhaitait oublier…

Par Ilana Ferhadian

Née Audrey Kathleen van Heemstra Ruston, le 4 mai 1929 à Ixelles en Belgique, la future grande actrice voit le jour dans une famille aristocratique du côté de sa mère, comme du côté de son père, qui revendique même du sang royal. Sa mère, Ella van Heemstra, est une baronne néerlandaise, et son père, Joseph Victor Anthony Ruston, un homme d’affaires britannique. Ainsi, la jeune Audrey grandit bien entourée, et fait de nombreux voyages, entre la Belgique, l’Angleterre et les Pays-Bas. Ses parents voyagent aussi beaucoup en Allemagne aux côtés de personnages peu fréquentables, notamment les fascistes britanniques. Parmi eux, le père de la British Union of Fascists, Oswald Mosley.

La mère pro-nazie d’Audrey Hepburn, un paradoxe

La mère d’Audrey, Ella van Heemstra, rencontre Adolf Hitler dans les années 1930 et lui voue une véritable admiration. Dans des publications fascistes anglaises, elle rédige ainsi des articles passionnés à son sujet. En 1935 notamment, alors qu’Audrey Hepburn a seulement six ans, sa mère assiste au rassemblement de Nuremberg et détaille son récit avec beaucoup d’engouement pour le journal fasciste The Blackshirt.

«Nous avons entendu l’appel du fascisme», écrit-elle alors, «et nous avons suivi la lumière sur la voie ascendante de la victoire». 

Pendant toute la présence nazie de l’Allemagne aux Pays-Bas, de 1940 à 1945, Ella Heemstra entretient des relations proches avec des SS, et même une relation intime avec un officier. Après l’occupation, Ella retourne également en Allemagne pour assister au congrès du parti nazi.

Un paradoxe : dans le même temps, elle n’entrave pas les actions de résistance de sa famille. Ainsi, en 1940, quand les troupes allemandes envahissent les Pays-Bas, pour éviter que le nom de sa fille, à consonance anglaise n’attire l’attention des nazis, la mère d’Audrey Hepburn n’hésite pas à modifier ses papiers. Audrey « Ruston » devient alors « Edda van Heemstra ». Pour rappel, être britannique dans les Pays-Bas occupés pouvait conduire à l’emprisonnement… voire à la déportation. 

Bien que sympathisante nazie, la mère d’Audrey Hepburn est en fait profondément traumatisée par la mort de son beau-frère, le comte van Limburg, Otto Ernst Gelder, exécuté par les nazis en août 1942. Une disparition qui marque aussi considérablement Audrey Hepbrun, qui aimait beaucoup son oncle, un homme perçu comme « une force optimiste et positive dans la famille » selon le biographe d’Audrey Hepburn. Robert Matzen qui précise que c’est un choc qui a « ébranlé la famille au coeur ». C’est à ce moment-là que la mère d’Audrey et ses enfants déménagent à Velp aux Pays-Bas.

Ella mènera toujours ce double-jeu. Elle ne dénonce pas la professeure de danse de sa fille, une juive du nom de Winja Marova. Elle ne dénonce pas non plus son fils, Alex, devenu un membre actif de la résistance passé à la clandestinité.

Audrey, l’adolescente résistante

La baronne Heemstra est aussi au courant des activités de sa fille, Audrey qui refuse, elle, de rejoindre un comité d’artistes nazis, mettant un terme à sa carrière naissante de danseuse. Dans le même temps d’ailleurs, Audrey offre ses services bénévolement à un médecin pour un refuge à des centaines de Juifs. L’hôpital du Dr. Hendrik Visser’t Hooft, un vrai repaire pour la Résistance. Audrey Hepburn donne également des représentations de danse lors d’événements secrets, destinés à recueillir des fonds pour cacher des Juifs, où des gardes guettent l’arrivée éventuelle des Allemands. Là encore, le rôle paradoxal de sa mère est de mise puisqu’elle aide sa fille… aux costumes !

Enfin, Audrey Hepburn distribue aussi le journal officiel de la résistance hollandaise Oranjekrant. Comme elle parle anglais, elle est chargée de délivrer des messages et de la nourriture aux Alliés. Malgré le danger encouru, la famille va même jusqu’à accueillir à son domicile un soldat anglais blessé.

Pendant ce temps, le père d’Audrey Hepburn, Joseph Ruston, reste lui un pro-nazi convaincu… En 1938, il est notamment auditionné par la Chambre des communes britannique pour avoir reçu l’argent des Allemands attachés à Joseph Goebbels dans le but de créer un journal. Finalement, il sera emprisonné en tant qu’ennemi de l’Etat pour toute la durée de la guerre.

Anne Frank, l’ « âme soeur » d’Audrey Hepburn

L’histoire familiale d’Audrey Hepbrun laisse une empreinte indélébile dans sa mémoire. Ainsi, lorsqu’elle est sollicitée, bien après la guerre, en 1958 pour interpréter le rôle d’Anne Frank, et pour rencontrer le père d’Anne, Otto, l’actrice décline cette offre, estimant que le récit de l’adolescente est trop proche de ce qu’elle a elle-même vécu. Audrey Hepburn et Anne Frank sont en effet nées à quelques semaines de différence, en 1929, et toutes les deux vivaient aux Pays-Bas pendant la guerre. L’histoire, on l’a connait : Anne Frank est arrêtée en 1944 et meurt en déportation en 1945 à Bergen-Belsen. Un récit cauchemardesque pour Audrey Hepburn qui voit en Anne, une «âme soeur». Pour l’auteur Robert Matzen, « Audrey ressentait la culpabilité du survivant. Elle avait survécu. Anne Frank, non. »

Ce qui explique donc le refus d’adapter son rôle au cinéma. Par ailleurs, hasard ou coïncidence, lorsque Audrey et sa mère s’installent à Amsterdam, après la Libération, elles découvrent que leur voisin d’immeuble est l’éditeur qui travaille sur la sortie du Journal d’Anne Frank. Ce qui ajoute d’avantage ce côté mystique à la relation qu’entretient Audrey avec le souvenir d’Anne. Enfin, on peut penser qu’Audrey Hepburn refuse ce rôle car elle s’inquiète, aussi, que le monde découvre le passé pro-nazi de sa mère.

Audrey Hepburn, loin des films de guerre

Mais le film sur Anne Frank n’est pas une exception. Beaucoup d’autres films de guerre seront rejetés par Audrey Hepburn, tous liés de près ou de loin à ses souvenirs traumatisants. Ce que racontera d’ailleurs son fils en 2020 au micro de Stephane Bern sur RTL : « Je trouvais », dit-il, « les films de maman trop doux, trop romantiques et je rêvais de la voir jouer un agent du Spectre, avec un plan pour détruire le monde ! Elle me répondait toujours qu’elle avait vu les horreurs de près. La méchanceté, ce n’était pas son truc ».

Audrey Hepburn refuse d’ailleurs justement un film sur la bataille d’Arnhem… Une bataille qui autrefois avait dévasté la ville de son enfance, lors de l’opération Market Garden en 1944. Une année terriblement difficile pour Audrey Hepburn qui, à l’époque, souffre de restrictions et d’une grande famine, due au blocage allemand des importations alimentaires. Impossible pour elle donc de jouer un personnage de cette période.

D’ailleurs, de la guerre, Audrey gardera une silhouette extrêmement fine, une « taille de guêpe », qui alimente à plusieurs reprises des rumeurs sur une possible anorexie. Mais en réalité, c’était surtout l’héritage des privations de la guerre et de ses cours de danse intensifs. 

Audrey, une carrière et un engagement

Après la guerre, c’est une vraie carrière qui attend Audrey Hepburn. Elle commence à jouer dans des music-halls. Dans les années 50, elle remporte son premier Oscar à l’âge de 24 ans. De « Diamants sur canapé » jusqu’à « My Fair Lady », Hepburn fait partie des artistes ayant réussi à remporter au cours de leur carrière à la fois un Emmy, un Grammy, un Oscar et un Tony.

Mais si Audrey Hepburn n’accepte pas de tourner des films dans la peau de personnages qui la tourmentent, elle finit toutefois par accepter son passé et à le mettre au service d’une noble cause. Puisque quelques années après s’être fait un nom parmi les plus grandes stars d’Hollywood, elle prend part à des lectures publiques du Journal d’Anne Frank et devient surtout ambassadrice de l’UNICEF. Elle travaille alors en Afrique, et dans de nombreux pays en guerre. Qui d’autre qu’elle pour comprendre les souffrances vécues par les enfants pendant la guerre ? Un beau message de résilience.

Enfin, bien qu’Audrey Hepburn ait dénoncé l’idéologie de ses parents, elle maintiendra le contact avec eux deux, jusqu’à leur mort. Fin 1992, c’est à son tour de trépasser. Diagnostiquée d’un cancer, elle meurt le 20 janvier 1993 en Suisse.

Ilana Ferhadian