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Procès attentats 13 novembre 2015: le massacre du Bataclan, faut-il tout raconter ? La chronique de Michel Zerbib

Le sang a continué à couler à flots dans les récits des survivants , les témoignages soulèvent le coeur mais ils frappent par leur intelligence , leur dignité et leur sensibilité. Que faut il dire  de cette violence, que faut il cacher ? Comment trier dans cet océan de souffrances les récits les plus parlants s’interrogent avec nous les journalistes qui couvrent ce procès .

 Mais ces témoins  nous disent de plus en plus précisément à quel point ce fut une scène de guerre entre Bastille et République, comme le dit une rescapée. Redisons le nombre de parties civiles constituées au procès du 13-Novembre : d’environ 1800 à l’ouverture des débats. On en compte à présent près de 2300, elles seront peut-être 2700 lorsque le verdict sera rendu. Le poids de l’émotion va jouer dans ce procès 

Ces témoignages hallucinants  vont peser dans ce procès fleuve de sang. L’émotion est partout, les descriptions des blessures soulèvent le coeur. Les terroristes islamistes n’épargnent pas les femmes dans cette guerre lâche qu’ils ont livré dans la salle de spectacle devenue un piège de mort. Et hier un témoin est venu résumer l’état d’esprit de celles et ceux qui ont eu le courage ou la force de parler à la cour : faire ce récit dans un espace sanctuarisé loin des médias. Pas si loin bien sur.

Et Pierre se souvient de tout justement. « les corps empilés sur un mètre de haut … dans la fosse un charnier . Il a raconté minute par minute comment il a sauvé la vie de sa compagne, Hélène, en dépit de blessures dont la description soulève le cœur, le 13 novembre 2015. Mais après 14 opérations ( dernières techniques d’ingénieur qui construisent des pièces sur mesure en  Scan 3D qui reconstituent les os ) « elle peut montrer son physique même si ce n’est pas son visage d’origine » explique ce mari attentionné qui s’adresse aux accusés : « je n’ai vu que des criminels , le pire , je l’ai vu ..c’est un acte impardonnable et je ne pardonnerai jamais » Helenne est une « gueule cassée » comme les poilus de la première guerre .

A la première détonation Thibaut attrape son épouse et se couche sur elle. Lui aussi comme tous les témoins est sûr  de ne pas s‘en tirer « j’accepte parce que je n’ai pas d’enfants … » Mais le couple trouve le courage  de suivre une femme , celle dont je vous parlais hier qui défonce un plafond comme « une Bruce Willis au féminin » dit Anne Laure qui fait sourire la salle. Mais le couple sauvé physiquement raconte à la Cour que leur désir d’enfant ne sera sans doute jamais assouvi .

Gaelle qui a demandé à la cour de projeter la photo de Matthieu son compagnon en hommage « mon fils est injustement privé de son super papa ». On remarque alors le visage déformé de cette jolie femme brune. « J’ai réalisé que j’avais été blessée, ma joue pendait le long de mon cou ..l’os de mon bras était perpendiculaire  … je pensais que Matthieu faisait le mort  » Il était mort dit elle en pleurant, lui l’homme si doux .

Quand à Gaelle , elle se vidait de son sang ; le visage de la jeune femme va hanter le policier qui le premier est entré dans le Bataclan . Il s’avèrera que c’était le fameux commissaire de la Bac .

Il l’a  prend en photos pour pouvoir la retrouver plus tard . « j’étais un patchwork rapiécé de toutes parts », dit elle  40 interventions pour sa face fracassée par la kalachnikov . 

C’est une victime de guerre une vraie « gueule cassée » Le chirurgien , un ami de longue date utilise un os de la jambe droite dans sa bouche pour reconstruire et pour son bras , des os du bassin .Sa vie devient un calvaire inouï. Elle ne peut plus manger , elle est redevenue une enfant auprès de ses parents. 40 opérations et ce n’est pas fini « je me bats dans cette aventure inhumaine, mais j’ai vécu aussi de l’humanité avec mon entourage , j’apprends à vivre avec le regard des autres ».

Aujourd’hui Gaelle n’a plus que des rêves simples : « croquer une pomme sans risque de se délabrer, embrasser quelqu’un sans craindre de faire peur » Elle pleure doucement. Mais il y a aussi les blessures invisibles terribles. Elle n’a pas de haine juste une incompréhension. Gaelle conclue son message en parlant de son fils: « je ne me plais pas, je suis debout, je me bats pour me reconstruire grâce à lui; je souhaite que mon fils soit fier de sa maman toute cassée » dit elle dans un sourire.

Toujours ce sentiment de culpabilité d’avoir survécu à cette tuerie qui a fait 90 morts « le pourquoi moi ? », la difficulté de survivre avec ces interventions réparatrices régulières ; des amis qu’on ne veut plus voir, des amours qui se brisent et puis bien sur la peur à tous les instants dans la rue, dans le bus, le métro qu’on sent dans ces témoignages bouleversants mais toujours  debout !

Michel Zerbib