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Iannis Roder sur Radio J : « La responsabilité est nazie mais aussi française »

Iannis Roder, historien, était l’invité de Eva Soto ce lundi matin sur Radio J, à 8h50. Il est revenu sur la commémoration de la rafle du Vél d’Hiv.

La rafle du Vél d’Hiv a eu lieu les 16 et 17 juillet 1942. Il s’agit de la plus grande arrestation de Juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce week-end, des commémorations ont été organisées dans le cadre de la journée d’hommage aux victimes des crimes racistes et antisémites. À la question de savoir pourquoi la rafle du Vél d’Hiv est une rupture par rapport aux précédentes rafles antisémites dans l’Hexagone, Iannis Roder répond : « La rafle du Vél d’Hiv s’inscrit dans les évènements de l’année 1942 à l’échelle européenne. […] En France, la rafle du Vél d’Hiv et les rafles de 1942 marquent une rupture parce que c’est vraiment le moment où se déclenche réellement ce que les Nazis appelaient la Solution finale. Dans le cadre également de la collaboration, elle est extrêmement marquée. Elle est le symbole de la collaboration de l’État français avec l’Allemagne nazie ».

Dans le cadre de cette collaboration, l’historien explique aussi que les accords ont été signés « entre le chef de la SS en France et le secrétaire d’État à la police de Vichy. Ces accords ont établi tout un processus de marche et ont fait que la police française arrête elle-même à Paris et en région parisienne les Juifs étrangers arrêtés sur fiche. Ils sont partis très tôt le matin du 16 juillet en suivant les adresses de ces fiches et ont tapé aux portes ». Les familles ont alors été contraintes de les suivre et d’aller dans des bus les conduisant au Vél d’Hiv. « La responsabilité est nazie mais aussi française. »

Dans le même temps, c’est la première fois que des femmes et des enfants ont été arrêtés. Pour l’historien, il est intéressant de se pencher sur ce qu’il s’est passé durant cet été de l’année 1942. « Au début du mois de juin, le port obligatoire de l’étoile jaune est imposé en zone occupée par les autorités nazies. Ce port de l’étoile jaune marque sensiblement l’opinion publique et cette opinion publique finit de basculer au moment de l’arrestation des femmes et des enfants qui choque énormément. […] La résistance essaie de courir derrière cette opinion publique mais Vichy aussi. La rafle du Vél d’Hiv va vraiment être un tournant dans cette vision que l’opinion publique a de l’occupation. »

L’anniversaire de la rafle du Vél d’Hiv est aussi la journée d’hommage aux victimes des crimes racistes et antisémites. Selon Iannis Roder, il faut faire de cette histoire une « histoire politique. Nous devons sortir de la déploration, du plus jamais ça. Nous devons faire une histoire politique pour montrer comment se mettent en place des processus et des dynamiques politiques qui mènent à une politique génocidaire ».

Pour lui, il est de surcroît important de ne pas aborder cette histoire d’un point de vue moral. Les évènements actuels concernant les manifestations contre le pass sanitaire sont également le signe de l’ignorance de nombreuses personnes, « mais également toutes les confusions dues à cette approche moralisante qui fait qu’on ne connaît pas l’Histoire. On sait juste que c’est mal, que les Nazis c’est le mal et que les Juifs ont souffert ». Ce qu’ils ont vécu n’a pourtant absolument rien à voir avec ce que nous vivons aujourd’hui. « Je crois que c’est le résultat de cet abord moral de la question. »

Grâce aux formations données à des milliers d’enseignants au mémorial de la Shoah, les spécialistes espèrent faire de la Shoah un événement politique et non plus moral. De plus, les cours donnés aux élèves leur permettent de comprendre davantage l’Histoire. « Je crois qu’il serait intéressant aussi que le monde politique et la presse cessent d’aborder ces questions sous un ordre moral et fassent un peu d’Histoire. »

Selon Iannis Roder, pour y parvenir, il faut d’abord essayer de montrer comment « pensaient les bourreaux. […] Il faut comprendre ce qu’était l’idéologie nazie, il faut aussi comprendre d’où venait cet antisémitisme rédempteur. Il faut connaître cette idéologie de manière à rendre intelligibles les passages à l’acte. Cela étant, il faut réfléchir aux enchaînements et aux passages à l’acte ».

Finalement, un problème se pose encore aujourd’hui : nombreux sont ceux qui assimilent tout et n’importe quoi à la Shoah. Toutefois, « à partir du moment où tout devient Auschwitz, Auschwitz ne veut plus dire grand-chose. Le danger c’est cette banalisation de la Shoah. Il faut faire de l’Histoire pour montrer la spécificité de ces politiques génocidaires et la spécificité de ce qu’ont vécu les Juifs. […] Nous avons un devoir : celui de faire comprendre ces génocides ».

Cécile Breton