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« Hitler parlait un très mauvais allemand », la chronique de Guy Konopnicki

Ce mercredi matin à 7h08 dans le Morning d’Ilana Ferhadian sur Radio J, Guy Konopnicki est revenu sur la publication de Mein Kampf et la façon avec laquelle le livre antisémite d’Hitler a été écrit.

L’édition française de Mein Kampf vient de paraître, assortie d’un formidable appareil critique, travail irréprochable d’historiens, neutralisant le texte en le plaçant dans son contexte. L’écriture elle-même est proprement affligeante et le traducteur, Olivier Mannoni, disait hier dans Libération que sa tâche avait été pénible, éprouvante, tant le livre est mal écrit, truffé de phrases incohérentes, grossières, signes indubitables de la pauvreté d’une pensée. En lisant ce grand germaniste, j’ai pensé à ma mère qui disait « Hitler parlait un très mauvais allemand ».  

Rosa Hoffnung, ma mère, parlait un Hoch Deutsch impeccable, appris dans une juddische Schule de Rhénanie. La lecture de Mein Kampf anéanti la légende du nazi pétri de culture, héritier d’une si belle tradition littéraire, légende tenace chez les intellectuels français, parce qu’elle servait de justification à des salopards lettrés, tels Jacques Chardonne et Paul Morand, écrivains insipides et collaborateurs par antisémitisme.

La littérature allemande avait été jetée au feu par les cohortes de jeunes abrutis menés par Baldur Von Schirach, qui ne pouvait supporter le bel allemand de Henrich Heine, de Stefan Zweig, de Joseph Roth et de Franz Kafka, cette langue dans laquelle Theodor Herzl écrivit Das Judenstaat, l’Etat des juifs…

Ce bel allemand de ma mère, que l’on entendait encore, il y a quelques années, dans un Kibboutz de Gallilée, où l’on pouvait prendre la rivière Dan pour le beau Danube bleu…Le fascisme passe, partout et toujours, par la destruction de la langue, sa réduction à quelques slogans vociférés en phrases grossières, répercutant des idées stéréotypées.

La publication de Mein Kampf ne fera pas d’émules, et l’on peut espérer que les travaux historiques contenus dans cette édition contribueront à la compréhension de cette folie qui plongea le monde dans le chaos. Cependant, la sinistre pauvreté du langage d’Adolf Hitler, sa vulgarité haineuse, nous parlent d’aujourd’hui…Le verbe hitlérien supporte mal l’écrit, mais on sait qu’il s’est imposé en Allemagne par la radio, qui propulsait dans tous les foyers les vociférations du Führer. Cette même vulgarité haineuse se propage de nos jours sur les réseaux sociaux.  Le racisme et l’antisémitisme écrivent toujours aussi mal. Les tweets antisémites sont truffés de fautes, dans toutes les langues, si bien qu’ils nous semblent dérisoires. Ils portent une pensée indigente, fondée sur l’obsession du complot, cette même obsession répétée à toutes lignes de Mein Kampf. Oui, ces gens sont grotesques, abrutis, crétins, mais bien avant la naissance du nazisme, le socialiste allemand August Bebel avait très justement défini l’antisémitisme comme le socialisme des imbéciles.

Seulement l’imbécillité est la chose du monde la mieux partagée. Pis, elle est contagieuse, l’imbécillité, elle se répand à toute vitesse, elle explique tout, les pandémies, les crises sociales, le chômage, les guerres, le terrorisme, l’insécurité… Personne n’est à l’abri ! Qui ne rêverait de trouver l’explication simple d’un monde si complexe ? Quand on lit Adolf Hitler, on se dit trivialement qu’il prenait vraiment les gens pour des imbéciles. Mais il avait raison. Il ne s’adressait pas à l’intelligence, il entendait la détruire.

Les idées simples sont trop simples pour être justes, d’ailleurs ce ne sont pas des idées, mais elles sont terriblement efficaces. La force du crétinisme est inépuisable, elle se renouvelle toujours, et prend de nouvelles formes. Avec le recul, nous pouvons regarder de haut ces Allemands qui pour s’être abrutis volontairement ont fini dans les neiges de Russie ou dans les ruines de Berlin. Nous pourrions même rire de cette langue éructée si magnifiquement caricaturée par Charlie Chaplin dans Le Dictateur. Seulement, les visions démentes portées par la vulgarité et la pauvreté du langage ont toujours de l’avenir !

Guy Konopnicki