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PORTRAIT. Georges Moustaki, un juif heureux

Il aurait eu 87 ans aujourd’hui. Georges Moustaki, l’inoubliable interprète du Métèque, est né le 3 mai 1934. De son vrai nom Yussef Mustacchi, il voit le jour en Egypte, à Alexandrie, dans une famille juive. A cette occasion, nous rendons hommage à cet artiste, l’un des grands noms de la chanson française. En six décennies de carrière, Georges Moustaki a d’abord travaillé dans l’ombre, écrit et composé plus de 300 chansons, avant d’entamer une carrière d’interprète jalonnée de succès mais sans jamais oublier ses racines juives. 

Ses origines multiculturelles

Ses parents sont grecs. Il est originaire de l’île de Corfou et de religion juive romaniote. Les Romaniotes sont l’une des plus anciennes communautés juives, présente depuis deux millénaires en Grèce. Ils parlent le grec et le yévanique, et qui paieront un très lourd tribut lors de la Shoah, puisque 87% des juifs romaniotes mourront dans les camps de la mort. 

Au moment de la naissance de Moustaki, en 1934, l’Egypte est une monarchie constitutionnelle dirigée par le roi Fouad Ier. Le pays est indépendant du Royaume-Uni depuis douze ans. Georges Moustaki baigne, pour ainsi dire, dans un milieu multiculturel. En 2005, il déclare dans une interview à L’Express: « Je suis juif par baptême, français par la langue, égyptien par la naissance, grec par les papiers, arabe par l’art de vivre. »

Son père est un libraire francophone. Il dirige la Cité du livre, l’une des plus grandes librairies du Moyen-Orient. Georges Moustaki dira plus tard: « Ce fut la plus belle de toutes les universités. »  Mais cette existence paisible est perturbée durant la seconde guerre mondiale par les nombreuses alertes à la bombe sur Alexandrie. Imprégné de littérature française, Yussef Mustacchi est inscrit dans un lycée français d’Alexandrie. Naturellement, il arrive en France en 1951 à Paris. 

Son arrivée en France 

Il a 17 ans et enchaîne les petits boulots : vendeur de livres de poésie, barman dans un piano bar, etc… Il fréquente et chante, sans succès, dans des cabarets parisiens, notamment Les Trois Baudets où se produisent Brel, Ferré et un artiste qui va devenir son maître, Georges Brassens. Il prend d’ailleurs le prénom Georges en hommage à son mentor. 

En 1958, il fait une autre rencontre déterminante pour sa carrière, celle d’Edith Piaf, pour laquelle il écrit une des chansons les plus connues de son répertoire, Milord. Il a aussi une courte liaison avec elle, qui était de 19 ans son aînée. C’est le point de départ d’une carrière d’auteur pour Georges Moustaki dans les années 60. 

Georges Moustaki, entouré de Francis Prymerski (à droite) et de Dragan Nikitovi, tourneur en Allemagne. Photo DR/archivesFrancis PRYMERSKI

Il écrit pour Dalida, Juliette Gréco, Tino Rossi, Yves Montand et Barbara, une autre rencontre importante de sa carrière. Il lui compose le titre “La longue dame brune” et l’accompagne en tournée. C’est grâce à elle qu’il rencontre un acteur qui s’initie alors à la chanson, Serge Reggiani. C’est pour lui que Moustaki écrit des succès, « Votre fille a vingt ans », « Ma solitude« , « Ma liberté », « Madame Nostalgie », « Sarah », etc… Des titres que Moustaki interprètera plus tard en solo.

Les années 60, où il travaille pour de nombreux artistes seront qualifiées par Georges Moustaki lui-même comme l’une des plus belles décennies de son existence, une « sorte de retraite en dilettante », dira t-il plus tard. C’est d’ailleurs à cette période qu’il se rend pour la première fois en Israël. 

Israël et sa carrière 

Pour le site Juif.org, il raconte en 2009: « J’y suis allé pour la première fois en 1963. Ce fut une merveilleuse rencontre avec le pays, son peuple et sa langue que je m’étais mis immédiatement à apprendre. J’y étais allé en bateau avec ma 403, comme la plupart des gens à l’époque. Ce qui m’a permis de sillonner et de découvrir un magnifique pays. Israël n’est pas un pays anodin pour moi et il me touche beaucoup ». Il y retournera souvent pour chanter mais aussi dans la région de la mer Morte qu’il apprécie le plus et dont l’eau le guérit d’une tendinite persistante.

Au cours des années 60, parallèlement à ses textes et ses musiques, Georges Moustaki se lance dans une carrière d’interprète. Il ne rencontre pas le succès espéré jusqu’à la sortie en 1969 de la chanson « Le Métèque ». Un titre en forme d’autoportrait, qui en fait était déjà sorti deux ans plus tôt. Il avait été interprété à la deuxième personne du singulier, par la chanteuse Pia Colombo. Le titre, « le Métèque », renvoie au statut intermédiaire entre celui de citoyen et d’étranger. Il est réservé à des ressortissants grecs d’autres cités dans l’Antiquité. Il est venu à Georges Moustaki après avoir été insulté un jour de métèque, ce qui l’avait profondément marqué. Le métèque étant en effet devenu, à partir de la fin du XIXème siècle en France, un terme xénophobe pour qualifier les étrangers qui vivent en France. Georges Moustaki a donc signé là une chanson contre le racisme. Cette chanson sera même l’incontournable tube de l’été 1969.

Contre toute attente, cette ballade romantique et poétique, interprétée par cet artiste barbu de 35 ans, aux cheveux bouclés, s’impose dans les classements aux côtés de Johnny Hallyday, Richard Anthony, Joe Dassin et Rika Zaraï. Pour Georges Moustaki, c’est le début d’une carrière d’interprète. Il écrit la bande originale du film « Le temps de vivre« , dont la chanson éponyme est interprétée par l’israélienne Henia Ziv. Elle sera reprise par lui, avec encore plus de succès, et contribuera à en faire l’un des classiques de son répertoire.  

Son goût de la découverte

Poussé par la curiosité et ouvert à toutes les cultures du monde, Georges Moustaki se rend dans le monde entier et se tourne, au début des années 1970, vers les musiques brésiliennes.

Il se souvient dans une interview à L’Express en 2005: « Bien avant mon premier voyage, j’avais déjà en tête le Bahia des romans de Jorge Amado, les livres d’aventures que je lisais gamin, les bossas de João Gilberto… Dès mon arrivée à l’aéroport, en 1972, j’ai senti, comme on disait à l’époque, les ‘vibrations du pays’. Je suis devenu bahianais de cœur ». Parmi les plus belles adaptations de chansons brésiliennes par Georges Moustaki, un titre, « Aguas de Março », devient en 1973 « les Eaux de Mars ».  

« Les eaux de Mars« , de Georges Moustaki et les textes de musique de ses albums suivants seront inspirés de ses multiples voyages aux quatre coins du monde, notamment en Israël où il se rend régulièrement. En 2005, il enregistre tout un album, « Vagabond », à Rio de Janeiro. Pour la première fois de sa carrière, deux chansons évoquent sa judaïté.

Ses racines juives

En 2005, il enregistre tout un album, « Vagabond », à Rio de Janeiro. Pour la première fois de sa carrière, deux chansons évoquent sa judaïté.

Pour Juif.org, en 2009, il explique: « Auparavant, cette idée ne m’avait jamais effleuré. Je suis en effet athée, libertaire et ne m’attache pas à des idéologies nationalistes. Mais l’importance grandissante de ce qui se passe au Moyen-Orient, et le choc des civilisations que nous traversons actuellement, m’ont donné l’envie de me situer aujourd’hui en tant que juif. Un juif marginal, mais un juif tout de même ». C’est sur cet album que l’on retrouve donc d’abord une chanson liée à Israël, « Le Soldat », inspiré d’un ami d’enfance venu pour faire pousser des fleurs et qui se retrouve à devoir combattre dans l’armée. C’est aussi sur “Vagabond”, que l’on retrouve « Les mères juives ». Pour l’anecdote, Georges Moustaki avait pensé enregistrer le titre en duo avec Roger Hanin, mais a finalement décidé de l’interpréter en solo.

Il déclare en 2009: « J’ai chanté une chanson en hébreu « Pitsouïm », qui parle d’un enfant qui demande des réparations pour dommages d’une guerre qui lui a fait perdre ses parents, ses frères et sœurs, sa maison et son enfance. C’est une chanson très sobre et bouleversante, que j’ai eu envie de chanter en hébreu, accompagnée d’une voix féminine. » 

Fidèle au souvenir des artistes qu’il aime comme Brassens et Henri Salvador, amoureux de son instrument préféré, la guitare, il sort un ultime album, « Solitaire« , en 2008. Souffrant d’une maladie pulmonaire, il quitte son domicile de l’île Saint-Louis à Paris pour s’installer à Nice. C’est là qu’il meurt, le 23 mai 2013, à l’âge de 79 ans.

Christophe Dard