La Radio Juive

« N’oubliez pas que Mohamed Abrini a renoncé », la chronique judiciaire de Michel Zerbib

(Crédit : Twitter)

D’abord qui est Mohamed Abrini ? c’est ce Belgo-Marocain de 37 ans. Un très proche des frères Abdeslam et d’Abdelhamid Abaaoud, chef opérationnel des attentats qui est soupçonné d’être le « 11e homme » du commando. Abrini risque la prison à perpétuité assortie d’une période de sûreté de 22 ans. Il est également poursuivi dans le procès des attentats de Bruxelles après avoir renoncé à se faire exploser à l’aéroport. C’est, disons, le deuxième accusé le plus important du procès.

Mohamed Abrini, c’est l’homme qui a renoncé par deux fois à mourir en kamikaze. Le soir du 13 novembre à Paris d’abord, puis à l’aéroport de Zaventem en Belgique, le 22 mars 2016 .

Vous vous souvenez. Le 29 mars dernier, l’accusé avait expliqué qu’il était prévu pour les attentats mais qu’il avait finalement renoncé. Des explications qui n’avaient pas convaincu l’accusation.

Qui est Mohamed Abrini pour l’avocate ? « C’est l’incertitude. Il parle mais trop peu. C’est un poète. Il nous fait passer des petits papiers parfois avec des poèmes » dit elle avec tendresse.

« Mohamed Abrini n’est pas un soldat de l’Etat islamique. Mohamed Abrini est coupable, vous allez le juger coupable et il va être condamné. Mais vous n’oublierez jamais qu’il n’a pas cessé de douter », rappelle maître Marie Violleau.

Maître Marie Violleau revient sur l’enfance de son client. Le foot, la console de jeu, la chambre partagée avec son frère. « Partager une chambre avec son frère c’est quelque chose », dit-elle. « Il était désespéré du départ de son frère en Syrie. Quand il disparait, on a envie d’aller le chercher. Il est là le basculement : le départ et la mort du frère », analyse l’avocate.

Maître Violleau évoque la journée du 12 novembre 2015. Elle reconnaît qu’il a loué une voiture. « Il est à ce moment-là un soutien moral, matériel. Il apporte une aide à la cellule. C’est de la complicité, il sera condamné pour cela. Mais dans sa tête, il ne veut plus y aller. Ce n’est pas rien de renoncer à ce stade-là. Il s’en va, il claque la porte. Il ne tiendra pas de kalachnikov entre les mains », raconte l’avocate. « Le 13-Novembre, il ne tuera personne » . C’est le leitmotiv de la défense pour atténuer la peine d’Abrini.

C’est une plaidoirie vibrante contre la perpétuité et l’isolement à laquelle s’adonne l’avocate d’Abrini, incontestablement. « Toutes ces perpétuités additionnées les unes aux autres, ça donne le vertige », plaide maître Violleau, en référence aux peines requises. « La perpétuité, c’est un mot plein de fantasme, presque jupitérien, qui ne dit rien mais qui fait tout. La perpétuité plane au-dessus de nos têtes comme un rapace. La perpétuité c’est enlever le morceau de ciel entre les barreaux, c’est prendre un homme et le ramener au statut d’animal. C’est de se prendre pour Dieu », poursuit-elle. « On ne ferme les yeux qu’aux morts », dit encore l’avocate. Belle plaidoirie sur ce sujet.

Stanislas Eskenazi l’autre avocat tente une plaidoirie teintée d’humour et d’identification à son client. C’est l’esprit. « Ils sont fous ces Gaulois », commence l’avocat belge. Il s’interroge sur la raison qui fait qu’un procès de terrorisme comme celui du 13-Novembre n’est pas jugé par des jurés mais par des magistrats spécialisés. « C’est en votre qualité d’être humain que vous allez condamner mon client, plutôt que de votre qualité de magistrat », dit maître Stanislas Eskenazi.

Eskenazi parle l’arabe comme son client et raconte : « Molenbeek ce n’est pas un camp Rohingya et on y mange à notre faim, mais on doit essayer de comprendre pourquoi nous Belges détenons le record du nombre de départ par habitants en Europe. Il s’agit d’expliquer les choix », explique l’avocat. L’abrutissement des esprits par les médias qui montrent depuis 2001 les scènes de guerre ou les musulmans semblent suppliciés plus qu’à leur tour . Eskenazi parle des Palestiniens, de la Syrie, de l’Irak et explique par cela l’engagement guerrier des jeunes musulmans belges de Molenbeek.

Lui aussi insiste sur le fait qu’Abrini a renoncé à tuer. Lorsque Mohamed part en Syrie, il n’y a pas d’idée d’attentat », affirme l’avocat. « Quand il est arrivé sur place, il s’est rendu compte qu’il était incapable de combattre », poursuit-il. « Il a fait ce choix de partir, je suis sûr qu’il le regrette. On ne sort pas de Syrie comme on est rentré », dit encore maître Stanislas Eskenazi.

Maître Stanislas Eskenazi évoque le petit frère de Mohamed Abrini, décédé en Syrie. Quand il l’a appris, « il s’est évanoui. Il a frappé avec sa tête, les marches de la prison », raconte l’avocat. qui demande que l’on projette une photo Souleymane, le frère de Mohamed Abrini, aux côtés d’Abdelhamid Abaaoud.

Comme sa consœur avant lui, maître Stanislas Eskenazi évoque les conditions de détention de Mohamed Abrini.

L’objectif de la robe noire belge, c’est qu’il écope de 30 ans de prison et non la perpétuité.

Vous devez garder que monsieur Abrini a renoncé. J’ai entendu par mes contradicteurs, la lâcheté de monsieur Abrini. La lâcheté c’est ce qu’il y a de plus humain. Et c’est ce qui prouve que monsieur Abrini a les pieds ancrés dans le sol ».

Il cite Abaaoud qui a dit à Abrini le 12 novembre 2015 : « Tu finiras ta vie en prison si tu n’y vas pas. » Comme si l’avocat voulait défier la Cour.

Maître Stanislas Eskenazi, comme maître Marie Violleau, demande à la cour de ne pas condamner Mohamed Abrini à la perpétuité. Il s’adresse enfin à Abrini pour lui dire qu’il est fier de le défendre et l’appelle par son prénom de manière affectueuse… Mohamed.

Michel Zerbib

LE 24-06-22 - 09:43