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L’étrange plaidoirie de l’avocat de Sofien Ayari, la chronique judiciaire de Michel Zerbib

Sofien Ayari est notamment soupçonné d’avoir voulu commettre, avec Osama Krayem, un attentat contre l’aéroport d’Amsterdam, le 13 novembre 2015. L’accusation a requis contre lui la prison à perpétuité assortie d’une peine de sûreté de 30 ans. Arrêté en même temps que Salah Abdeslam, il a déjà été condamné en Belgique à 20 ans d’emprisonnement et sera encore jugé pour les attentats de Bruxelles.

L’avocat raconte « la lourdeur et la difficulté de la tache ». « Mais plus que tout il y a une chose que j’appréhendais, c’était de voir les victimes et le regard qu’elles pourraient porter sur les avocats de la défense. Mais la seule chose que j’ai vue, c’est beaucoup de dignité et d’humanité », dit-il. « Je ne peux pas comprendre leur souffrance mais je la respect », dit encore maître Isa Gultaslar. Jusqu’ici tout va bien…

L’avocat évoque ensuite l’histoire d’un enfant syrien, arrêté lors des printemps arabes en 2011. Il évoque « l’humiliation », les « manifestations » et les « funérailles ». « Après avoir été torturé à mort, son corps a été remis à son père », poursuit l’avocat. « Pour la Syrie, on parle actuellement de plus de 500 000 morts », rappelle maître Isa Gultaslar. « Si j’ai parlé de ça, c’était pour rappeler une chose. Que tous ces crimes ont pour matrice la barbarie, la cruauté terroriste de l’Etat syrien », explique l’avocat. On comprend déjà mieux.

Il évoque les poursuites de Sofien Ayari pour « assassinat » dans l’affaire des attentats de Bruxelles. « Mais à ce moment-là, j’étais en prison… », aurait dit le client à maître Isa Gultaslar. « Vous savez tout au long de ces années, je lui ai dit : « Monsieur Ayari, ne vous inquiétez pas ».

L’avocat avance dans son raisonnement sur la question de l’ islamisme. Maître Isa Gultaslar estime que le débat sur la radicalité est « confisqué par deux écoles ». Selon la thèse d’Olivier Roy qui dit que la finalité du terroriste serait le passage à l’acte. « Il explique la spécificité du terrorisme contemporain par la mort de l’auteur. L’association systématique avec la mort serait l’une des composantes essentielles », déclare l’avocat.

L’avocat évoque maintenant la fuite de Salah Abdeslam et de Sofien Ayari lors de leur arrestation. « Si l’objectif était de terminer en martyr… Vous avez une kalachnikov, vous avez des policiers, vous faites un carnage », dit maître Isa Gultaslar. « S’ils voulaient faire un carnage, ils l’auraient fait », insiste-t-il.

« Si des gens ont refusé de mourir, qu’ils ne sont pas morts, on ne peut pas dire qu’ils sont tous interchangeables. Sinon c’est faire payer les vivants pour ceux qui sont morts », affirme avec force maître Isa Gultaslar. Idée déjà développé et par des avocats de la défense.

Maître Isa Gultaslar cite des déclarations de Sofien Ayari devant la juge d’instruction belge Panou dans lequel il parle de ses regrets. L’avocat explique que pour comprendre Sofien Ayari, il faut comprendre les printemps arabes, son engagement politique, la guerre et les horreurs qu’il a vus. Plus que comprendre, l’avocat semble justifier les « représailles ».

Isa Gultasar a son idée sur les raisons de sa radicalisation. « Je regrette que ce soit uniquement les défenseurs d’une seule thèse qui soient venus témoigner à cette cour. Ceux qui expliquent l’islamisme par la religion », déclare l’avocat. Le conseil d’Ayari déplore aussi le discours belliciste contre le salafisme alors qu’au contraire l’Arabie saoudite « bénéficie d’une impunité totale ».

L’avocat se lance dans une sorte de cours sur le droit international. Interminable et aride et beaucoup de Béotiens ne comprennent pas. « Si on examine, dit-il, les zones de conflit par lesquelles est passé Sofien Ayari, il est difficile de contester que ce n’étaient pas des zones de conflit armé. Il poursuit son argumentation juridique très technique et veut prouver que les terroristes de l’EI doivent être considérés au même titre que des combattants et donc régis par le droit international militaire.

On y arrive. Il dit : « Si vous considérez que monsieur Ayari est membre de l’Etat islamique, ce qui est le cas. Au regard des principes évoqués, les actes qui ont été commis à Paris doivent être qualifiés de crimes de guerre » et jugés comme tels. « Est-ce que monsieur Ayari personnellement a-t-il participé aux crimes de guerre commis à Paris au regard des conflits armés ? La réponse est non ! » Assène l’avocat de la défense.

La robe noire revient sur l’idée de radicalisation ne s’appuie que sur la religion et la relie à la thèse du « choc des civilisations ». « Cette thèse a été invalidée. Ce n’est pas djihadisme qui précède la guerre, c’est la guerre qui qui précède le djihadisme ». Et la guerre pour lui c’est Bachar El Assad pas les djihadistes terroristes !

« Si on traite les Hommes comme des bêtes, ils deviennent des bêtes. Si on croit au caractère sacré de la vie, il faut croire au caractère sacré de toutes les vies » estime l’avocat. C’est à ma connaissance la première plaidoirie politique de la défense , et la thèse met mal à l’aise dans la salle d’audience .

Car Maître Isa Gultaslar finit sa plaidoirie en regardant Sofien Ayari : « Je voulais vous remercier de votre confiance, c’était un honneur pour moi de vous défendre. » « Ce n’est pas la religion qui est à l’origine de ces attentats, c’est la guerre », conclut l’avocat. Donc pas le salafisme mais les dictatures arabes …voire les pays occidentaux ! On se demande si Ayari a vraiment bénéficié de ces plaidoiries ondoyantes.

Michel Zerbib