La Radio Juive

Premières plaidoiries pour les « petits co-accusés de Salah Abdeslam », la chronique de Michel Zerbib

(Crédit : Twitter)

Je vous propose d’essayer de vous raconter ce moment fondamental du procès et d’expliquer les arguments utilisés par ces avocats sélectionnés parmi les meilleurs de leur génération, issus de la prestigieuse conférence du stage ; Ce lundi était le jour des « petits co-accusés » de Salah Abdeslam Ali Oulkadi et Hamza Hattou.

La parole est d’abord à Me Marie Dosé pour la défense d’Ali Oulkadi. C’est l’un des trois accusés à comparaître libre. Ce Français de 37 ans, meilleur ami de Brahim Abdeslam est jugé pour « recel de terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste », il encourt donc jusqu’à vingt ans de prison. C’est l’un des hommes qui est allé chercher Abdeslam à Paris .Vendredi, le Parquet antiterroriste a requis une peine de cinq ans de prison, sans mandat de dépôt.

Elle entame cette plaidoirie « d’ouverture » par un parallèle avec le procès de Charlie Hebdo, où elle défendait également un des accusés et où elle avait jugé la place des avocats des parties civiles « outrancières ». Leitmotiv des avocats de la défense ; on y reviendra. Dans ce procès, elle fustige les avocats qui se sont transformés en « procureur privé » et la confusion faite entre les accusés. « Combien de fois a-t-on entendu « les accusés, les terroristes » ? » demande-t-elle, rappelant que son client attend « depuis 7 ans » de pouvoir se défendre. 

L’avocate veut mettre à l’actif de son client qu’au cours de ce procès, Ali Oulkadi s’est rendu pour la première fois au Bataclan avec Hamza Attou et Abdellah Chouaa et avec des parties civiles. Ensemble. Et c’est sans doute le plus beau pont de ce procès entre les accusés et les victimes, je veux qu’on le garde jusqu’à la fin », tonne Me Doze.

L’avocate va évoquer la confrontation entre son client en prison et Salah Abdeslam pour essayer de faire dire au terroriste qu’il était seul responsable de son implication. Confrontation durant laquelle Salah Abdeslam est sorti de son silence « pour la première fois de l’instruction » selon l’avocate, après avoir été interpellé par Ali Oulkadi qui, en pleurs, a évoqué son fils qui avait 8 mois lorsqu’il est entré en prison et qui ne « connait pas son père ». A l’issue de cette scène, Salah Abdeslam a confirmé qu’Ali Oulkadi, dernier homme à l’avoir convoyé le 14 novembre 2015 à son retour de Paris, n’était pas entré avec lui dans la planque où il a rejoint les autres membres de la cellule. 

L’avocate parle ensuite de sa remise en liberté. « Il a disparu pendant trois ans. Disparu à tel point que nous ne savions pas, quinze jours avant ce procès, si nous allions être là, assure Me Lévy. Ali Oulkadi a passé trois ans à reconstruire ce que l’isolement avait détruit chez lui. Mais il est là, il est bien là aujourd’hui et il est plus fort qu’il ne le croit. » 

« Vous êtes quelqu’un de bien. Il est quelqu’un de bien, personne ici ne peut le nier ! »

L’avocate d’Oukaldi veut contrer le réquisitoire du PNAT. Cinq ans de prison avec mandat de dépôt pour recel de terroriste et association de malfaiteurs terroriste, charge qu’elle espérait « à tout le moins » ne pas voir retenue contre son client. Elle s’attache désormais à la démonter, en revenant sur les agissements de son client après les attentats. « Ali Oulkadi, c’est pas une machine à certitudes ! Il est complètement paumé à ce moment-là ! Brahim Abdeslam, son ami, a disparu depuis trois jours, personne ne sait lui dire où il est, il est perdu ! » 

Elle rappelle ensuite, que contrairement au trajet qu’il a fait avec Hamza Attou et Mohammed Amri, Salah Abdeslam, durant son trajet avec Ali Oulkadi, n’a pas évoqué sa ceinture explosive ou son rôle dans la cellule terroriste, mais en revanche a « joué les victimes », a « fait celui qui ne sait rien »

L’avocate charge les avocats généraux et tend à démontrer que prouver le caractère intentionnel des charges qui pèsent contre son client par « le contexte » de sa relation avec les frères Abdeslam, « c’est scandaleux »!

On a reproché à son client de ne pas avoir tenté de dénoncer Salah Abdeslam quand il était allé le chercher en France pour le ramener en Belgique et de n’avoir pas été héroïque comme Sonia témoin clef qui permis aux enquêteurs de remonter la piste d’Abbaoud.

Me Marie Dosé, très remontée, demande si être « conscient d’être en lien avec une entreprise terroriste », c’est tenter d’appeler Brahim Abdeslam le soir du 13 novembre, c’est, alors que Salah Abdeslam lui a appris que Brahim est mort, lui envoyer un texto le 14 novembre demandant : « T’es là ? ça va ? »

Sur Sonia donc « ce n’est pas la même histoire, répète-t-elle en appuyant sur les mots. Comparaison n’est pas raison. Elle n’apprend pas que son meilleur ami vient de se faire exploser, son monde ne vient pas de s’écrouler. » Et elle s’adresse à la cour : êtes vous sûrs que vous auriez été héroïques à sa place ? (Oulkadi en voiture avec Abdeslam avait été contrôlé trois fois sur la route du retour à Molenbeek)

L’avocate veut maintenant démontrer que l’élément intentionnel retenu par le Parquet au sujet de l’association de malfaiteurs ne tient pas non plus. Elle s’adresse directement à la cour : « Vous ne pouvez pas considérer ça parce qu’il continuait de fréquenter le café d’un ami qui s’est radicalisé ! C’est pas possible ! » « Pas Ali Oulkadi, pas lui, vous ne pouvez pas envoyer un tel signe, pas ici ! » 

Maitre Dozé va terminer sa plaidoirie, très offensive , en disant qu’elle partage les visions du Parquet selon lesquelles « la justice et le droit » doivent ici avoir le dernier mot, et c’est, pour cette raison précise, qu’elle demande à la cour de ne pas retenir les circonstances aggravantes de recel de terroriste et d’association de malfaiteurs terroristes. Et donc ne pas le remettre en prison !

Michel Zerbib

LE 14-06-22 - 10:05