La Radio Juive

Francoise Rudetski, à jamais le visage des victimes du terrorisme, la chronique de Michel Zerbib

(Crédit : Twitter)

J’ai eu cette chance , ce privilège et cet honneur d’avoir rencontré très tôt Francoise Rudetski à l’époque ou l’on commençait à parler de cette femme survivante d’un attentat qui la première se leva en France pour les victimes des attentats. Je ne savais pas que c’était la dernière fois que je la verrais en octobre au Palais de justice de Paris au moment si difficile des témoignages des victimes de ce procès monstre du 13 novembre. Elle était en chaise roulante, amaigrie mais toujours souriante. C’était encore un plaisir de pouvoir l’embrasser et de constater qu’elle était toujours aussi combative mais  diminuée. Ce qui nous avait été inquiété c’est vrai.

Ce beau mot de résistante n’est pas usurpé ni galvaudé pour qualifier Francoise. C’est un beau visage que les Français n’oublieront pas. Celui d’une femme d’exception au regard clair et déterminé qui, après avoir été elle-même atteinte dans sa chair, grièvement blessée lors d’un attentat, en 1983, avait décidé de porter haut et fort la parole de toutes les victimes du terrorisme. Francoise Rudetski, qui, selon sa fille Deborah, aura milité pour «la reconnaissance et la prise en charge des victimes d’attentats jusqu’au bout». Le président de la République Emmanuel Macron a salué sur Twitter la «vie de douleurs, de combats et de victoires d’une figure tutélaire pour toutes les victimes d’attentats», qui puisait «sa sensibilité de son histoire personnelle».

Née à Neuilly-sur-Seine en 1948, de parents rescapés de la Seconde Guerre mondiale, Françoise Rudetzki avait été victime le 23 décembre 1983 d’un attentat à la bombe au restaurant Le Grand Véfour, sous les arcades du Palais-Royal, à Paris, où elle fêtait ses dix ans de mariage avec son mari. L’explosion avait projeté une porte métallique qui avait écrasé les jambes de la jeune femme d’affaires. Ayant subi des dizaines d’opérations pour soigner ses blessures, elle avait contracté le VIH et le virus de l’hépatite lors d’une transfusion. Françoise Rudetzki avait raconté cette épreuve dans une biographie parue en 2004, Triple peine (Calmann-Lévy), allusion à l’attentat, à sa contamination, longtemps tue, et à la disparition d’une partie de sa famille dans la Shoah. «À cette époque, on ne parlait jamais des victimes nous avait elle déclaré. Le mot “victime” était un peu comme un mot qu’il ne fallait pas prononcer et seuls les médecins s’occupaient des victimes.»écrivit elle. Son témoignage déchirant marquait un sorte de bilan de sa vie et de son action si novatrice et audacieuse.

Juriste de formation, femme d’entreprise brillante, Françoise Rudetzki avait créé SOS Attentats, première association de défense des victimes d’actes de terrorisme, en décembre 1985, date marquant le début d’une vague d’attentats meurtriers liés au conflit du Proche-Orient. Dès 1986, elle avait obtenu la création du Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme, financé par un petit prélèvement sur chaque contrat d’assurance de biens, une garantie étendue en 1990 à l’ensemble des victimes d’infractions pénales (viols, agressions, braquages). Elle était restée «membre du conseil d’administration» de cet organisme «jusqu’à son décès».

Autres avancées majeures qu’il faut bien comprendre: elle avait fait reconnaître aux victimes du terrorisme le statut de victimes civiles de guerre et la possibilité pour les associations de se porter partie civile lors des procès. Françoise Rudetzki avait également œuvré pour qu’un mémorial soit érigé pour toutes les victimes du terrorisme. En 2018, elle avait défendu la création d’un Centre national de ressources et de résilience, pour améliorer la prise en charge des victimes d’événements traumatiques.

Nul n’a fait progresser le droit des victimes du terrorisme autant que Françoise Rudetzki. Elle s’est éteinte aujourd’hui, après une vie de douleurs, de combats et de victoires. ( Elysée)

Par la suite, les chroniqueurs judiciaires auront souvent croisé cette femme élégante aux audiences du Palais de justice de Paris, où elle se déplaçait à l’aide de béquilles, puis en chaise roulante électrique. «Nous mesurons la perte que cela va représenter pour les victimes», a souligné Frédéric Bibal, avocat de plusieurs dizaines de victimes des attentats du 13 novembre, en annonçant son décès au procès de ces attaques, qui se déroule en ce moment à Paris. L’association Life for Paris, qui rassemble de nombreuses victimes de ces attentats, a salué dans un communiqué la «grandeur d’âme unique» de cette «femme d’exception», qui «a permis de faire de la France un exemple de la prise en charge des victimes» et a apporté une «aide fondamentale» à l’association à ses débuts.

Femme à «l’énergie inépuisable» malgré «ses difficultés physiques», «sa dernière grande cause» était «que les victimes de catastrophes naturelles puissent elles aussi être bien indemnisées», a déclaré le président de cette association, Arthur Dénouveaux. 

Nul doute qu’elle la puisait au plus intime de son histoire personnelle et au plus profond de l’histoire contemporaine. La Shoah( le grand massacre) qui décima sa famille et faillit emporter sa mère fit de l’enfant, dès la naissance, une rescapée. Après une telle tragédie familiale, sa jeunesse tranquille  et ses belles études  de droit semblaient enfin déboucher sur le bonheur . Mais il était dit que le malheur ne finirait pas. Pour fêter leurs dix ans de mariage, son mari et elle avaient choisi  le Grand Véfour. Mais ce soir du 23 décembre 1983, au Grand Véfour, l’explosion d’une bombe fit  basculer sa vie. Après 7 semaines de réanimation, 78 opérations et une centaine d’anesthésies générales, elle vivrait désormais avec cette douleur dans sa chair et dans sa tête.

C’est donc avec une force mentale inouïe qu’elle puisa dans sa révolte face à l’absence de prise en charge des victimes du terrorisme pour faire avancer le droit. 

C’est pour honorer ce devoir de mémoire envers les victimes d’attentats qu’elle œuvra à la création d’une date de commémoration européenne et d’une statue-mémorial aux Invalides, qu’elle voulait compléter par un lieu plus grand, où pourraient se recueillir tous ceux que le terrorisme a blessés, de Nice à Strasbourg, du Bataclan à la préfecture de police. Là encore, elle a gagné son combat : ce musée-mémorial ouvrira ses portes en 2027.

Pour nous, elle restera à jamais le symbole du courage physique et moral contre la barbarie du terrorisme.

Michel Zerbib

LE 27-05-22 - 09:50