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Le procès de Maurice Papon, « un crime de bureau », la chronique de Michel Zerbib

Ce qui est convenu d’appeler « L’affaire Papon »  avait éclaté le 6 mai 1981, entre les deux tours de l’élection présidentielle. Le Canard enchaîné publiait ce jour-là un article intitulé « Quand un ministre de Giscard faisait déporter des Juifs ». La révélation, qui vise le ministre du Budget de Valéry Giscard d’Estaing, est un véritable coup de tonnerre. Préfet, maire, député, ministre, Maurice Papon, grand serviteur de l’État, a connu durant des décennies les honneurs de la République. Neuf ans (1958-1967) à la tête de la préfecture de police de Paris, en particulier durant la guerre d’Algérie. C’est lui le préfet lors de la répression des manifestations d’Algériens les 17-20 octobre 1961 (des dizaines de morts) et de celle au métro Charonne, le 8 février 1962 (9 morts).

L’hebdomadaire satirique récidive les 13 et 20 mai 1981 en reproduisant des documents signés Papon. Des documents qui tendent à prouver sa responsabilité dans la déportation de 1.690 Juifs de Bordeaux à Drancy (Seine-Saint-Denis), et de là vers Auschwitz, entre 1942 et 1944.

Aussi la première plainte est déposée le 8 décembre 1981 pour « crimes contre l’humanité » au nom de la famille Matisson-Fogiel, concernant huit personnes, arrêtées et internées à Bordeaux, exterminées à Auschwitz.

Nous y reviendrons bien sur dans un procès que j’avais suivi en son temps
Ainsi une jury d’honneur composé d’anciens résistants rend même le 15 décembre une sentence plutôt favorable à Maurice Papon. Cet aréopage prestigieux lui reproche certes d’avoir contribué à des arrestations et déportations, et de ne pas avoir démissionné en juillet 1942, mais conclut qu’il a participé à la Résistance par une attitude « courageuse ». Après de nouvelles plaintes et l’ouverture d’une information judiciaire en juillet, Maurice Papon est inculpé en janvier 1983 de « crimes contre l’humanité ».

Deux ans plus tard, une expertise confiée aux historiens Jacques Delarue et André Gouron, ainsi qu’à l’ancien préfet Roger Bellion, penche aussi en faveur de Maurice Papon: il a évité des déportations en opérant « 130 radiations » dans le fichier des Juifs. Ce qui sera bien sur l’axe de défense au procès. Mais une erreur de procédure du juge d’instruction provoque l’annulation, en février 1987, de toute l’instruction. La chambre d’accusation de la cour d’appel de Bordeaux est désignée pour reprendre l’affaire. En 1988, nouvelle inculpation. Recevant à l’Élysée l’association Résistance-Vérité-Justice qui soutient Maurice Papon, le président François Mitterrand qualifie l’affaire de « règlement de comptes politique » et la longueur de l’instruction d' »attentatoire à la démocratie ».

c’est en 1996, que la chambre d’accusation de la cour d’appel de Bordeaux renvoie Maurice Papon devant la cour d’assises pour complicité de crimes contre l’humanité, contre l’avis initial du procureur général. Le 8 octobre 1997, s’ouvre à Bordeaux le plus long procès criminel de l’après-guerre. Historiens et résistants s’opposent sur le rôle de l’accusé et de Vichy, avant les témoignages si forts, des familles des victimes. « Nous sommes des survivants, nous espérons de ce procès d’être des vivants », dira Maurice Matisson, dont huit proches ont été déportés dans un convoi organisé par Maurice Papon.

L’ex-préfet, notamment défendu par un ténor du barreau, Jean-Marc Varaut, « reste droit dans ses bottes, obstiné » a écrit un avocat des parties civiles, Gérard Boulanger. Quand au grand avocat de la Licra de l’époque Michel Zaoui il dira que Papon est coupable « d’un crime de bureau

Papon dira « Je veux bien me repentir, mais de quoi ? De quelle faute ? »
Mais déjà trois avant le président gaulliste Jacques Chirac avait prononcé son extraordinaire discours du Vel D’hiv le 17 juillet 1995 « Oui la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des français, par l’Etat français. »

Après six mois d’intenses débats, le 2 avril 1998, Maurice Papon est condamné à 10 ans de réclusion criminelle et au versement de l’équivalent de 700.000 euros aux parties civiles. Le 21 octobre 1999, la Cour de cassation refuse d’examiner son pourvoi parce qu’il s’est enfui en Suisse au lieu de se constituer prisonnier la veille de l’audience. La condamnation devient dès lors définitive. Maurice Papon est arrêté, extradé de Suisse le jour même et interné à la prison de Fresnes. La justice le remettra en liberté le 18 septembre 2002 en raison de son état de santé. Il meurt le 17 janvier 2007. Il avait 97 ans.

Michel Zerbib