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« Amimour, on ne peut que regretter de ne l’avoir pas mis en prison », affirme Trevidic, la chronique de Michel Zerbib

Au 118e jour de ce procès, le juge antiterroriste le plus célèbre de France a donc été appelé à la barre : Marc Trévidic, qui avait mis en examen l’un des terroristes du 13-Novembre.Son grand regret , on va y revenir. Il s’est avancé face à la cour d’un pas rapide, dans un costume sombre, chemise blanche, cravate rouge et « Je m’appelle Marc Trévidic, j’ai 56 ans, je suis magistrat »

Question traditionnelle de la cour : « Connaissiez-vous des accusés ? » : « Je connaissais les frères Clain. » Fabien et Jean-Michel sont deux accusés présumés morts en Syrie. Deux accusés qui ont lu et même psalmodié la revendication des attentats du 13 novembre 2015, au lendemain des attaques. Marc Trévidic les a connus près de dix ans plus tôt autour de la filière d’Artigat, le berceau du djihad français, dans le sud-ouest, en Ariège.

C’est à cette époque que le magistrat découvre cette discipline . Il est arrivé à l’antiterrorisme par hasard en 2000. Un premier poste en tant que magistrat du parquet. À la barre, il résume cette époque: ils sont alors « quatre magistrats et dix policiers de la DST, c’était rien du tout ». Ce qui intéressait la DST (police ancêtre de la DGSI), c’étaient les filières afghanes, « on les appelait les filières Ben Laden ». Les policiers antiterroristes français sont alors parmi les mieux informés. Il décrit un « modèle français » de l’antiterrorisme, « efficace ». Après les attentats à New York le 11 septembre 2001, la DST passe de 10 à 50 limiers.C’est en 2006 que le magistrat voit arriver « une autre génération » de terroristes, « des petits jeunes, fruits du djihad médiatique qui a commencé en 2003, des gens qui n’avaient pas des kalach mais des caméras ». Cette radicalisation dit il « qu’on ne l’a pas découverte en 2015″.

Vers la fin des années 2000, Marc Trévidic voit surgir Forsane Alizza, qui prône la charia. Et ce qui le marque, « c’est qu’on continue de faire semblant qu’on est invulnérables ». Autour de lui, il entend des gens se féliciter qu’il n’y a pas eu d’attentats en France depuis 1995. « Et puis est arrivé Mohamed Merah. » On est en mars 2012. Le juge est écœuré de voir que des gens rient que Merah ait tiré dans la tête d’une petite fille, la petite Myriam, assassinée dans la cour de l’école Ozar Hatorah. Elle a été une des sept victimes de Merah. Dans le petit monde du djihad, Merah devient un héros et fait des émules.

Cette même année, en 2012, le juge Trévidic voit débarquer dans son cabinet de la galerie Saint-Éloi un trio de banlieusards attirés par le djihad au Yémen. Le magistrat les place sous contrôle judiciaire. L’un d’eux, Samy Amimour, donc va rejoindre le califat de Daech en Syrie. Trois ans plus tard, il reviendra armé d’une kalachnikov dans le Bataclan. « Après ce qui s’est passé, ce massacre, on ne peut que regretter de ne pas l’avoir mis en prison », dit Marc Trévidic ému. Le magistrat ose faire son mea culpa. Marc Trévidic avait validé le contrôle judiciaire, à l’époque sans le bracelet électronique, qui n’existait pas. Bracelet qui de toute façon « n’évite pas tout », rappelle le magistrat. En 2016, un assassin du père Hamel portait ce bracelet. Le juge explique aussi que la prison a longtemps été considérée comme terreau d’une « radicalisation extrême »

L’explosion des départs vers la Syrie et l’Irak, où Daech proclame son califat en juin 2014. Les services de police et de justice sont dépassés. Quand en août 2015,Trevidic a dans son bureau Reda Hame, dernier djihadiste qu’il met en examen, il sait que la menace est incontrôlable . Reda Hame parle à Marc Trévidic d’Abdelhamid Abaaoud, recherché des services de renseignement. Reda Hame révèle qu’Abaaoud l’a envoyé en France pour frapper une salle de concert, et qu’il doit « attendre les consignes ».

Le juge Trévidic est prêt pour cette nouvelle phase de la lutte mais sa hiérarchie a décidé de le muter aux affaires familiales à Lille( 10 ans passés dans sa spécialité). Il doit quitter l’antiterrorisme, trois mois avant le 13 novembre ! Trois heures durant une salle d’audience a été captivée par son expression claire et sa connaissance du terrorisme islamiste. Il nous aura même expliquer les différences entre Al-Qaïda et le groupe État islamique

« Moi, je n’ai jamais vu quelqu’un d’Al-Qaïda se mettre sur Facebook et dire Coucou, c’est moi ! » Le juge Trevidic en conclusion : « La justice c’est l’art de l’équilibre. Il faut savoir punir justement. » Les parties civiles et même les avocats de la défense l’ont remercié pour sa déposition courageuse.

Michel Zerbib