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La grâce présidentielle et le grand reporter Jacques Derogy qui débusque Touvier, la chronique de Michel Zerbib

Les années passent, et pour l’ancien condamné à mort, en 1967, arrive l’heure de la prescription de ses condamnations. Il reste cependant à vie sous le coup d’une interdiction de séjour dans la région de Lyon et de la confiscation de tous ses biens. Durant des années, Touvier consacre son énergie, et ses relations ecclésiastiques à obtenir sa grâce auprès du président de la république avec la volonté de recueillir sa part d’héritage.
L’élément clé de cette opération est Charles Duquaire, ancien secrétaire du diocèse de Lyon, et proche collaborateur du cardinal Jean Marie Villot. La rencontre a lieu en 1957, par l’intermédiaire de l’abbé Duben. Personnellement ému par l’histoire de la famille et par le témoignage de Touvier, il fait de la grâce de Paul Touvier la grande affaire de sa vie. Grâce à ce réseau de relations, il parvient à obtenir une grâce du président Georges Pompidou le 23 novembre 1971. « Il faut oublier ces temps ou les français ne s’aimaient pas », déclarera Pompidou lors d’une conférence de presse et personne ne remarquera même pas le nom de Touvier.

Cette mesure de grâce est rendue publique par l’Express dont un journaliste, JACQUES DEROGY, enquête de longue date autour du fugitif, et déclenche une tempête incroyable. Des victimes déposent de nouvelles plaintes pour crimes contre l’humanité, qui sont imprescriptibles. Les associations de résistants portent plainte en novembre 1973 contre Touvier pour complicité de crime contre l’humanité, ce que justifient l’assassinat des époux Basch et la fusillade de Juifs à Rilleux la Pape. Les chambres d’accusation saisies refusent d’ouvrir une instruction, pour cause d’incompétence. La Cour de Cassation casse ces décisions en les déclarant compétentes, et valide l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité sur les faits reprochés à Touvier. Craignant l’arrestation, Paul Touvier disparaît de nouveau.

On le retrouve dans de nombreux couvents ou monastères, qui reçoivent la famille en fuite. La Grande Chartreuse dans l’Isère, emploie en 1972 un secrétaire qui se fait appeler Paul Berthet, du nom de sa femme. Il est accueilli quelques jours à titre d’hôte, selon la tradition bénédictine, dans plusieurs abbayes . Les Touvier ne cessent de changer de lieu, vivant dans la crainte d’une trahison. Les juges d’instruction Martine Anzani, puis Claude Grellier croient plusieurs fois avoir localisé les fugitifs. L’instruction officielle débute en 1979, dans le cadre de celle menée contre Jean Leguay et c’est le 27 novembre 1981 que la juge d’instruction, Martine Anzani, lance contre lui des mandats d’arrets. Paul Touvier fait paraître en 1984 dans Le Dauphiné Libéré des remerciements nécrologiques à la suite de son pseudo-décès pour tenter de faire diversion mais les poursuites restent ouvertes. Devant l’insuccès de la police à retrouver Touvier, c’est la gendarmerie nationale qui est assignée par le juge d’instruction Claude Grellier à reprendre l’enquête début 1988. La persévérance d’un officier de gendarmerie, Jean-Louis Recordon, féru d’histoire et passionné par cette traque hors du commun, a finalement raison de ce réseau de complicité.

Le 15 mars 1989, une enquête du Canard enchainé met en cause les chevalier de notre dame , fondés par dom Gérard Lafond (mort en 2010). Le journal satirique rappelle que le père de Gérard Lafond, Jean, ancien directeur du journal local, a été accusé de collaboration à la Libération. Son autre fils, Étienne Lafond, commandeur de la Légion d’honneur au titre de la Résistance , est un rescapé des camps de Buchenwald. L’ordre des chevaliers de Notre-Dame est à l’origine d’une association autonome, la Fraternité Notre-Dame de la Merci pour l’aide aux prisonniers et à leurs familles. C’est à ce titre que le président de cette association, Jean Pierre Lefebvre ancien Waffan SS et division Charlemagne, a aidé financièrement Touvier et sa famille.

Avec l’accord du juge Jean-Pierre Getti(un juge remarquable), le colonel Recordon place sous écoutes téléphoniques les principaux dirigeants des chevaliers de Notre-Dame. À la suite de l’article du Canard enchainé, et du trouble provoqué par cette affaire parmi les chevaliers de Notre-Dame, les gendarmes engrangent assez d’informations pour passer à l’action. Le 22 mai 1989, les forces de police investissent l’abbaye de Wisques, sans qu’y soient trouvées de traces de Touvier, puis le domicile de Jean-Pierre Lefebvre. En suivant la piste de l’argent versé par la Fraternité N.-D. de la Merci, les gendarmes remontent à Geneviève Penou, ancienne secrétaire de l’abbé Duben, lequel avait marié l’ancien milicien en 1947 et lui a apporté par la suite un appui constant. Geneviève Penou est responsable de l’aumônerie de l’éducation spécialisée, un organisme rattaché à la conférence des Évêques et logé par le secours catholique. Une quarantaine de gendarmes investissent l’abbaye de Saint Michel en Brenne, où une partie des bagages de Touvier se trouve encore. À la suite des aveux de l’aumônier de cette abbaye, il est finalement arrêté le 24 mai 1989 au Prieuré Saint Joseph à Nice. Fin d’une cavale d’un collabo qui aura duré 45 ans !

Michel Zerbib