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Le terroriste Mohamed Bakkali choisit le droit au silence, la chronique de Michel Zerbib

Bakkali est accusé d’avoir aidé Salah Abdeslam et les frères El Bakraoui, logisticiens en chef de la cellule, dans la préparation des attentats en organisant une partie du rapatriement de certains membres des commandos vers la Belgique. Bakkali a déjà été condamné à vingt-cinq ans de prison dans le procès de l’attaque ratée du Thalys en août 2015 pour avoir convoyé Ayoub El-Khazzani, le tireur, ainsi qu’Abdelhamid Abaaoud, qui est aussi le chef de la cellule du 13-Novembre. Peine dont il a fait appel.

Mohamed Bakkali demande à intervenir, il souhaite faire valoir son droit au silence : « Je ne suis pas en capacité de répondre. J’ai eu un autre procès, j’y suis allé avec beaucoup d’espoir, j’ai pris une peine très lourde… ma parole est toujours suspecte, n’a pas de valeur. J’ai eu beau jouer le jeu, ça n’a rien changé. Ce procès a été compliqué pour moi depuis le début. Les cinq semaines de parties civiles, ça m’a achevé. Je n’ai plus la force de me battre, de m’expliquer. Je l’ai fait une fois, je me suis battu, j’ai été condamné pour quelque chose que je n’ai pas fait. »

Le président essaie de lui faire changer d’avis. « C’est votre droit le plus absolu mais c’est dommage, j’ai envie de vous dire tentez votre chance devant cette juridiction », lui dit-il, lui rappelant qu’il est en appel en ce qui concerne l’affaire du Thalys. « Ca risque de vous être défavorable », précise le président.

« Je suis dans un cadre où tout m’est défavorable, j’ai retourné la question dans tous les sens. J’ai fait un certain nombre de déclarations et ce seront mes déclarations », répond Bakkali.

« C’est quoi vos déclarations ? » « Bah c’est toute l’instruction monsieur le président. » « Ah ! Donc on prend l’instruction et on dit que vous confirmez ? » »Oui », hésite Mohamed Bakkali qui précise ne pas « aller bien » mais ne pas avoir envie de se plaindre « car ça va être interprété ». Il affirme avoir besoin de garder le silence « pour continuer à survivre », même si ses avocats auraient préféré qu’il parle.

Le président évoque la radicalité supposée de l’accusé à partir des éléments du dossier. L’étude de ses SMS montrait que nombre d’entre eux faisaient référence à la religion, à la prière, au Coran, aux hadiths. Mohamed Bakkali refusait que sa femme consulte un médecin homme ou qu’elle accueille un technicien chez eux sans la présence d’un homme. Jean-Louis Périès évoque également des images retrouvées liées au djihad, à Daech ou Oussama Ben Laden. Il dit régulièrement : « Là aussi on aurait aimé des éléments d’explication ». Silence dans le box ; un certain désarroi du président Périès .

Me Chemla s’adresse directement à l’accusé dans un vibrant plaidoyer pour qu’il prenne la parole : « Moi je pense que si vous avez été touché par les parties civiles, vous leur devez quelque chose. Pour certaines, elles viennent tous les jours pour vous entendre. Monsieur, après avoir avoir dit que vous aviez été atteint par les paroles des victimes, ne vous enfermez pas dans l’idée que vous seriez le martyr d’un procès qui vous laisse toute votre place. … Les clients que je représente qui ont vu leur vie bouleversé ce 13 novembre, elles ont peut-être le droit d’entendre ce que vous avez fait ou ce que vous n’avez pas fait. C’est ce que je vous demande, comme un homme courageux face à son destin. » Long silence et Bakkali reste muet.

Mohamed Bakkali, comme Osama Krayem, a choisi de faire valoir son droit au silence. Les débats s’annonçaient quoiqu’il arrive complexes avec cet accusé, logisticien supposé des attentats, qui, lors de son interrogatoire de personnalité en novembre, avait esquivé des questions sur la religion. « Laissez-moi répondre comme je le veux », avait-il notamment lancé, lorsqu’il était questionné sur les raisons de son divorce. L’homme, décrit comme « très radicalisé » était alors très à l’aise face aux questions de la cour, empruntant volontiers des termes au langage de la sociologie, qu’il a étudiée en prison.

Abdelmajid Bakkali, le frère de l’accusé, arrive à la barre, vêtue d’une parka claire. Crâne rasé, barbu, il ressemble à s’y méprendre à son frère. Il décline son identité, il a 38 ans, il est électromécanicien et vit en Angleterre. « On a grandit dans un environnement très calme, convenable, à l’extérieur de la ville, c’était les champs les prés autour de nous, c’était vraiment une éducation magnifique, un endroit idéal pour grandir ». A propos de son frère, il décrit quelqu’un de « très calme, même l’un des plus calmes de la famille. C’est vraiment étonnant qu’il se retrouve dans cette affaire mais en même temps il fait trop confiance, c’est sans doute ça qui l’a perdu », estime le témoin en secouant la tête. 

Interrogé sur le droit au silence de son frère, il hausse le ton, évoque le premier procès de son frère : « On a l’impression d’être préjugé, condamné par avance. C’est ce qu’on ressent, je vous donne mon point de vue. »  

Par exemple Me Seban, avocat des parties civiles, évoque que ses clients ressentent le silence de Mohamed Bakkali comme un « mépris ». L’avocat de Bakkali, Me Johnson, proteste. « C’est comme ça que mes clients le ressentent ! » répond Me Seban en haussant le ton.

Les esprits s’échauffent régulièrement cet après-midi dans la salle d’audience. Me Rezlan, l’avocate de Mohamed Bakkali, l’interroge elle aussi sur la religion et lui demande s’il a déjà entendu son frère tenir des propos extrêmes. Il répond que non et que personne dans la famille n’était tourné vers « des pratiques extrêmes ». « Mohamed n’était pas du tout violent. C’était quelqu’un qui évitait les problèmes, qui était plutôt apprécié par son calme », répète Abdelmajid Bakkali.

Il n’y a plus de questions. Le président remercie le témoin d’être venu d’aussi loin et d’avoir répondu aux questions. « Vous avez été écouté et entendu, si ça peut vous rassurer. » Beaucoup de dénis , de mensonges et de mauvaise fois sur le banc de la défense mercredi au Palais.

Michel Zerbib