(Crédit : Twitter)

Je ne savais pas que je devais mourir affirme le Pakistanais Usman, la chronique de Michel Zerbib

Le procès a repris avec l’interrogatoire du Pakistanais Usman vers 16h après trois heures d’un débat juridique aride entre avocats sur la recevabilité de pièces versées au dossier tardivement « des preuves de guerre » que la cour après une heure et demie de délibération a décidé qu’elles seraient examinées. Nous ne rentrerons pas ce matin dans ce débat intéressant mais trop technique car l’audience a été très animée avec ce  Muhammad Usman. Ce Pakistanais dont l’âge reste incertain est jugé pour « association de malfaiteurs terroriste criminelle » et risque vingt ans de prison. Comme l’Algérien Adel Haddadi, il a reconnu avoir été missionné en Syrie pour commettre une attaque-suicide en France mais tous les deux avaient été confondus par leurs faux passeports une fois arrivés sur l’île de Léros. 

Usman chauve, strabisme divergent, grosse cicatrice sur le crâne se lève. Une interprète lui traduit les questions en ourdou, et Usman répond en français teinté d’un léger accent. Il confirme qu’il a étudié dans une madrassa pendant presque six ans et qu’il savait lire le coran en arabe classique. Muhammad Usman comprend-il l’arabe ? Il a déclaré savoir lire le coran mais « ne pas comprendre forcément ce qui est écrit ».

Muhammad Usman raconte, en ourdou, qu’au moment où il a terminé ses études à la madrassa et s’est mis en quête d’un travail, il a rencontré quelqu’un « sur internet ». « Abou Obeida ? » demande le président « Oui exact », répond Usman en français.

Ce nom apparaît dans le dossier comme étant le contact d’Usman qui lui a expliqué le chemin pour se rendre en Syrie. Selon Usman, c’est aussi cet homme qui lui a donné des informations et fourni de la documentation sur le djihad.

Le président lui fait remarquer que selon le dossier, il aurait disparu « onze ou douze ans » et qu’une formation djihadiste lui aurait été dispensé. « Non, c’est faux », répond Usman qui demande comment la cour a eu le renseignement selon lequel « il était de notoriété publique » qu’il était un taliban. Le président lui répond qu’il provient de la police pakistanaise, dans le cadre d’une entraide. « Non, c’est faux », répète l’accusé après avoir attendu la fin de la traduction de son interprète.

Pourquoi est-il venu en Syrie ? Par son interprète, Usman évoque à nouveau l’influence d’Abou Obeida pour répondre. « Tous les musulmans ont le devoir de venir ici, la loi islamique est appliqué ici », lui aurait-il dit. Il dit avoir alors demandé « la preuve » que là-bas c’était « le vrai islam ». Son contact lui aurait alors envoyé une vidéo contenant notamment des anasheeds (des chants de propagande). 

Le président revient sur des propos glaçants tenus par Usman lors de l’instruction : « Pour un adultère, la sanction était la lapidation. Les homosexuels, on les monte au sixième étage et on les jette dans le vide. On coupe la main des voleurs. J’ai retrouvé là-bas toute la pureté de l’Islam originel ».

Pourquoi a-t-il fait confiance à Abou Obeida, qui lui a « tout appris » du djihad ? « Peut-être avait-il pris le contrôle de mon cerveau, je ne sais pas », répond Usman, évasif. Usman persiste sur la même ligne, c’est cet homme qui est venu le trouver sur internet qui lui a retourné le cerveau, lui disant qu’en tant que bon musulman, il devait partir pour le « sham ». « Il y avait rien d’autre à faire en Afghanistan, au Pakistan à l’époque ? » demande le président, suscitant les rires.

Il raconte son arrivée en Syrie. Des combattants de Daech l’auraient récupéré à partir des informations d’Abou Obeida. « J’avais proposé de rester en Syrie mais ils m’ont dit non, tu vas en Irak », explique-t-il dans un français hésitant. A Falloujah, il dit être resté à la maison ou être à la mosquée uniquement.

« Attendez, vous faites des milliers de kilomètres pour rejoindre le sham, pour faire le djihad, et là vous arrivez là bas et vous faites rien ? s’agace le président. On vous fait venir du Pakistan juste pour lire le Coran pendant des semaines, je comprends pas bien ! » « Je faisais ce qu’ils me demandaient de faire », répond Usman par la voix de son interprète.

« Vous avez dit avoir combattu », fait remarquer le président. « Non c’est faux j’ai pas dit ça », répond Usman en français. Le président fouille dans ses notes : « Là-bas, à Falloujah, j’ai combattu pendant un mois », récite-t-il. Usman conteste. « Ce sont vos propos monsieur, à un moment, il faut être logique, on vous recrute là où il y a des combats pour combattre et vous dites avoir lu le Coran. Vous étiez nourri là-bas ? Ils vous nourrissaient pour rien faire ? »

C’est à Raqqa que Muhammad Usman rencontre un certain Abou Ahmad, identifié depuis comme Oussama Atar, le cerveau des attentats. Usman, confronté à sa photo, ne l’a néanmoins pas reconnu et explique aujourd’hui l’avoir rencontré masqué. Interrogé par le président, Usman confirme qu’Abou Ahmad lui demande d’aller en France.  « Pour faire quoi ? » demande plusieurs fois Jean-Louis Périès.

« Pour faire une action de violence », répond en français Usman en regardant le président. Il conteste désormais avoir su qu’il s’agissait d’une action suicide. « Alors c’était quoi l’action de violence ? » demande le président.

Usman explique, par la voix de son interprète, qu’Abou Ahmad lui a montré des vidéos d’atrocités, notamment sur des enfants, causées, selon lui, par les bombardements. « Et comment vous avez su que c’était des avions français ? »

« Il y avait des drapeaux. C’est lui (Abou Ahmad) qui m’a dit que c’était le drapeau français. Quand j’ai vu ça, je me suis décidé. » « La revanche, c’est s’en prendre à des innocents ? » demande le président. « Je ne savais pas comment on allait prendre la revanche. C’était une action violente mais juste pour vengeance », répond-il en français, expliquant que c’est pour ça qu’il a accepté la mission.

« C’est une nouvelle version que vous nous présentez aujourd’hui, relève Jean-Louis Périès. Comment vous la voyiez cette revanche si ce n’était pas une action suicide ? » « Comme je vous l’ai déjà dit je ne savais pas comment ça allait se passer, répond Muhammad Usman en ourdou. Je ne savais pas si j’allais le faire seul ou avec eux  je n’ai pas parlé avec eux… »

Le président raconte désormais le voyage d’Usman effectué aux côtés d’Adel Haddadi et de deux terroristes du Stade de France. « Et là, que s’est-il passé ? » demande le président. « Dès que nous sommes arrivés en Europe, je me suis séparé des autres. Même dans le bateau, j’étais pas à côté d’eux. Quand on est arrivé, comme je parlais pas l’arabe, ils m’ont mis de côté ». Les quatre hommes sont en effet arrivés par la route des migrants, en Grèce, mais Muhammad Usman et Adel Haddadi ont été retenus à cause de leurs faux passeports. Haddadi et Usman seront placés en détention près d’un mois à Kos, avant d’être libérés et de partir pour l’Autriche, où Usman dit avoir appris pour les attentats commis en France. Il dit avoir été « choqué » en comprenant qu’Abou Ahmad avait pensé à lui pour ces attaques et avoir alors abandonné son projet d’aller en France. « Si j’avais su pour cet attentat, je serais jamais parti. Je savais qu’il y aurait un attentat mais je pensais pas que ce serait de cette ampleur ».

Michel Zerbib