(Crédit : Twitter)

Mi voyous, mi djihadistes : le profil parfois déroutant des terroristes, la chronique judiciaire de Michel Zerbib

Je profite de cette pause sanitaire pour tenter une petite synthèse sur ce qu’on a appris depuis le 8 septembre 2021, date de la première journée d’audience . On se demande aujourd’hui après plus de quatre mois d’ audience si on connaitra un jour la vérité sur l’organisation et la mise en oeuvre des massacres terroristes les plus terribles de ces dernières années . On a de si grandes attentes dans ce procès entre sa partie testimoniale et la compréhension du crime, de l’idéologie et des possibles suites. La menace toujours présente

La cour a abordé  enfin le fond du dossier depuis quelques jours. On a pu observer l’attitude des accusés qui encourent la réclusion criminelle à perpétuité dans ce procès et écouter leurs voix ou leurs silences aussi. Et quelques réflexions s’imposent.

Je vous ai décrit les audiences de Mohamed Abrini, Osama Krayem et Salah Abdeslam. C’est déjà pressentir les limites du «procès historique» en ce qui concerne la manifestation de la vérité. 

Ces limites, sans doute tiennent d’abord à l’enquête, d’une dimension hallucinante (le dossier renferme plus d’un million de pages). Donc ce procès avance dans l’accusation avec une vérité à débattre mais très solidement étayée , ce qui n’est pas toujours le cas en matière de terrorisme. Ici l’enquête est gigantesque .Mais la défense (représentée parmi les meilleurs avocats, honneur de la justice française) doit quand même s’employer et a son rôle à jouer. 

Car il existe des failles dans ce travail minutieux, en premier lieu pour certains des quatorze accusés qui comparaissent (six autres sont morts ou en fuite). Oui la médiatisation sans précédent de l’enquête (avant le procès) et les révélations de ses conclusions par la presse très en amont , ont pu sembler une de vérité non encore soumise au contradictoire (principe de justice). C’est vrai que la cause de vérité  a déjà instillé dans une opinion publique choquée par les massacres du 13-Novembre.

Les accusés qui revendiquent leur allégeance à Daech (ce qui n’est pas le cas de tous), présentent, c’est vrai, un profil déroutant. 

On peut parler d’hybrides pour ces individus . Ils sont à moitié voyous, à moitié djihadistes. Ils ont été formatés à idéologie de l’État islamique (EI) dont ils recrachent (Krayem, Haddadi, Abrini, Abdeslam bien sûr) le discours  en mode automatique.

On peut avoir le sentiment  qu’ils sont même  tous devenus le même type d’invividu.

On a raconté ici sur ces ondes  ce lavage de cerveau opéré à Raqqa ou à Molenbeek (Salah Abdeslam n’est jamais allé en Syrie) a effacé les spécificités de leurs parcours antérieurs aux crimes pour lesquels ils sont poursuivis. C’est vrai qu’ils n’ont plus d’idées qui leur soient propres  mais se réfèrent à l’interprétation littérale et intégriste d’un Coran qu’ils n’ont souvent pas vraiment  lu. Ils  n’en ont retenu que ce que des maitres en uniforme  leur ont donné à connaitre : la charia est supérieure à toutes les autres lois et le djihad sauvera le monde quoi qu’il en coûte en vies humaines de kouffars ou même de musulmans pas assez rigoristes .

Muet à l’audience , Osama Krayem, officier supérieur de l’armée islamiste sur les champs de bataille irako-syriens , s’est beaucoup exprimé lors de l’instruction. Sur ce  qu’il pensait de la vente de femmes comme esclaves sexuelles, il répondait: «Si l’islam dit que ça se fait, je suis pour. Sinon, je suis contre.» 

De son côté, questionné aux assises sur les viols massifs de femmes yézidies, Mohamed Abrini livre un extrait  effrayant de ses connaissances historiques: « Vous parlez de viol, mais, dans toutes les guerres de conquête, les femmes étaient mises au marché. Ce que vous appelez viol, des historiens parlent de projet de natalité… Napoléon, Alexandre le Grand, l’ont fait, ça vous fascine, mais quand ce sont des musulmans de l’État islamique… Moi, j’accepte tout (de Daech), au même titre que vous acceptez toute l’histoire de France, avec ses pages sombres ou lumineuses. »

Pour ces deux-là, comme pour Salah Abdeslam, les attentats de Paris et d’ailleurs sont une réponse légitime à « l’agression de l’EI par la coalition internationale ». Six ans après je dirai qu’en prison ils ont encore approfondi la folie de leur propagande. 

Michel Zerbib