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Être juif pour Jean-Luc Mélenchon, la chronique de Guy Konopnicki

Je regarde toujours avec étonnement et inquiétude les gens qui se sentent obligés de préciser qu’ils ne sont pas antisémites.

J’attends le mais… Nous avons tous un jour entendu un condisciple, un collègue, un voisin, quand ce n’est pas un camarade de combat, associatif, syndical ou politique formuler cette phrase… Je ne suis pas antisémite, mais… La proposition suivant ce « mais » porte, selon les milieux et les époques, sur l’argent, le pouvoir, les Palestiniens, les médecins, les musiciens, les Prix Nobel, les écrivains, les médicaments fabriqués en Israël, et sur toutes ces coutumes mystérieuses, le machin sur la porte, le truc rond sur la tête, les fêtes, la famille, les mères, la viande casher, et cette drôle de manière d’écrire en sens inverse… Et je ne parle pas de ce qui porte sur un endroit précis, que rigoureusement ma mère m’a défendu de nommer ici, comme le chantait Brassens…

Cela peut nous amuser ou nous énerver, cette manière de dire, je ne suis pas antisémite, ce que l’on a fait aux juifs est vraiment affreux, mais tout de même, vous en faites un peu trop, non ?

Cela commence à devenir nettement moins drôle quand la question s’installe au centre de la vie politique. Certes, nous nous trouvons dans une situation bien étrange, où l’on voit un juif pleurer la disparition de la grande tradition antisémite française. Preuve qu’il leur faut tout aux juifs, même Barrès, Maurras et Léon Daudet. Franchement, c’est abuser. Pourquoi pas Drumont ? Ils n’ont pas assez de Proust, de Bergson, de Tristan Bernard, de Romain Gary, de Georges Perec, sans parler de ceux qui ont pris un jour ou l’autre leur défense, comme Victor Hugo, Anatole France ou Émile Zola, voici qu’un juif accapare les antisémites !

Il fallait bien qu’un vrai Français réagisse. Jean-Luc Mélenchon n’est pas antisémite, ne pense pas l’être, mais pour être le Lidder Massimo des Insoumis, il se doit de s’indigner quand Israël se défend contre les roquettes du Hamas, de dénoncer la finance internationale, et de se montrer dans les manifestations où l’on réclame la libération de la Palestine, du Jourdain jusqu’à la mer…

Donc n’étant pas antisémite, Mélenchon se sent qualifié pour affirmer que Zemmour ne peut l’être. Et il le prouve, en affirmant que le judaïsme est par essence, conservateur, fermé sur lui-même, refusant le mélange et donc cette merveille qu’il nomme créolisation. Il admet, quelques jours plus tard, qu’il s’est mal exprimé. Ce n’est pas grave, ceux qui voulaient l’entendre l’ont entendu !

Les porte-voix montent au créneau : lisez le programme de La France Insoumise, et vous verrez comment Mélenchon combat l’antisémitisme ! En fait, il n’en est pas vraiment question, mais les élus LFI ne ratent jamais une occasion de stigmatiser Israël et le sionisme. Mélenchon était donc bien qualifié pour affirmer qu’il ne saurait y avoir d’antisémitisme chez un ultra conservateur, puisqu’il n’y a rien de plus réac que le judaïsme.

Nous n’en sommes qu’au début de la campagne, mais ces références obsessionnelles sont déjà lassantes. De part et d’autre, on s’adresse à un électorat inquiet de l’influence des juifs. Pas le même électorat. L’extrême-gauche vise un vote issu de l’immigration, influencé par l’islam radical et par les diverses associations obsédées par Israël. La droite extrême se tourne vers une supposée vieille France, inquiète de l’immigration, rejetant les éléments allogènes, et pressée d’en finir avec cet humanisme imposé par la République, au long d’une histoire marquée, tour à tour, par l’Affaire Dreyfus et la persécution des juifs sous l’Occupation.

D’un côté, le judaïsme incarne le conservatisme, l’impérialisme et l’argent, de l’autre, il porte, au contraire, les avancées progressistes, l’humanisme encombrant, le cosmopolitisme.

Les juifs sont ainsi pris en otage, par deux manières, en apparence opposées, de leur signifier qu’ils sont de trop.

En arithmétique électorale, les juifs n’existent pas. Même s’ils se mettaient à voter tous de la même manière, ce qui ne s’est jamais produit, heureusement, cela ne pèserait pas sur l’élection du président de la République. Le vote juif ne diffère du vote de l’ensemble des Français que par le rejet des extrêmes. Encore s’agit-il d’un phénomène récent, dans les années qui suivirent la Libération, les électeurs juifs plaçaient le parti communiste en tête. 

Bien sûr, le grand rabbin de France et le président du CRIF ont pleinement raison de défendre l’éthique juive et de mettre en garde les électeurs contre les populismes des deux rives. L’incidence directe sur le scrutin sera malheureusement marginale. Nous nous sentirons seulement en accord avec nous-même, en constatant que les juifs se défient des idoles fabriquées, des faux messies et des prophètes de la haine. 

En attendant, il serait temps de passer à l’essentiel, de débattre des choix politiques, des projets, des propositions, sur lesquels nous ferons nos choix, en tant que citoyens français.

Guy Konopnicki