(Crédit: Twitter)

Une histoire d’amour brisée par la mort au Bataclan, la chronique de Michel Zerbib

Chaque journée d’audience nous touche , nous affecte , nous passionne , nous attriste souvent mais nous impressionne toujours par leur force et leur humanité. Chloé est magistrate aujourd’hui. Elle a rencontré Mayeul en 2013. Elle avait 23 ans et lui juriste de 27 ans. C’est le coup de foudre.

Elle nous dit d’emblée dans sa présentation à la barre  : « Mayeul était beau , drôle, gentil et passionné. On a emménagé dans un appartement près de la porte d’Orléans. En novembre 2015 on a fêté ses 30 ans, on avait adopté un chat un peu fou à la SPA. On venait de voir le dernier James Bond, pas terrible », raconte- t- elle en faisant sourire la Cour, c’est rare.

Ce soir du 13 novembre, Chloé étudie ses dossiers dans son cabinet, quand elle reçoit un appel de Mayeul à 21h47, heure à laquelle l’attaque a commencé dans la salle de concert. « A l’autre bout du fil il y avait des explosions, des cris. J’ai cru à une blague mais avec les cris derrière, j’ai fini par comprendre »

« Mayeul m’a dit qu’il était blessé, qu’il allait mourir, qu’il m’aimait. La dernière chose que je lui ai dite et je m’en veux encore, c’est : ‘Fais semblant d’être mort' ». Dernière phrase qu’elle lui dira .

Car Chloé entend un gros bruit, elle reste en ligne, ne raccroche pas, mais Mayeul ne parle plus. « J’ai gardé la communication téléphonique pendant 5 heures. »

Elle appelle avec son fixe le commissariat pour signaler l’attaque, pour dire que son compagnon est blessé dans le Bataclan. On lui répond qu’on sait. Mais en fait  à la télé on ne parle que des terrasses. Pas du Bataclan encore.

Chloé sort de son bureau, court chez son père, elle cherche désespérément Mayeul. D’ailleurs, ça est le portable s’est coupé. Plus de contact avec son compagnon …

Comme tous les proches des victimes, que je vous ai racontés, Chloé et la famille de Mayeul appellent les hôpitaux parisiens, lancent des appels sur les réseaux sociaux en vain. Le samedi, encore le nom de Mayeul ne figure pas sur la liste des morts. 

« On m’a même dit, mot pour mot : ‘Mayeul vous attend à l’hôpital militaire Bégin de Saint-Mandé’. En réalité, il était déjà mort. L’information n’avait pas été transmise ». Elle ne fut pas la seule à avoir eu cet espoir inouï douché par la cruelle réalité .

Quand Chloé arrive à l’hôpital, c’est fini, ils n’ont rien pu faire pour le sauver. Chloé a l’impression de prendre « un couteau en plein le cœur ». 

Elle va ensuite identifier Mayeul à l’IMG .Une épreuve toujours aussi insoutenable. Dans son portefeuille, Chloé retrouve un photomaton des deux amoureux, la photo en noir et blanc, maculée de sang est projetée sur l’écran.

L’après ? Ce sont les sentiments de culpabilité, la souffrance post traumatique et les cauchemars. « Aujourd’hui je m’en veux de ne pas l’avoir accompagné au concert ». « Je m’en veux d’avoir reconstruit une vie où les autres pensent que tout va bien. »

Depuis l’attentat, Chloé  a repris les études pour , comme on dit pour « se reconstruire ». Elle a fait l’école nationale de la magistrature. « Je n’ai pas pu suivre les entraînements au tir ni sur les autopsies parce que je n’y arrivais pas ». Le trauma.

Alors Chloé peut donner l’impression d’avoir surmonté l’épreuve mais  en fait, dit elle, « malgré tout, je me sens souvent en décalage. Quand j’imagine Mayeul tout seul, au Bataclan, se vider de son sang, j’ai envie de mourir ». Cette envie si répandue parmi les survivants ou leurs proches.

Elle essaye pour finir dans la salle d’audience , on ne sait jamais, une sorte d’appel désespéré, de savoir si quelqu’un a entendu quelque chose sur son amour assassiné.

Il faut dire que quand Chloé, qui est souvent aux audiences, entend ou lit des témoignages qui semblent décrire Mayeul. Elle pense que c’est lui. Elle espère avoir avoir des informations sur les dernières minutes de Mayeul.

« Si quelqu’un a vu ou a parlé à Mayeul ce soir-là, dans la zone près du bar au Bataclan, je serais très heureuse de l’entendre ». « Comme une bouteille à la mer… »

Après avoir couvert les procès du gang des Barbares tueurs d’Ilan Halimi, celui d’Abdelkader Merah (où l’on reparle de Toulouse), de Charlie Hebdo et de l’Hypercacher de Vincennes, en attendant un procès hypothétique du tueur de Sarah Halimi, il nous faut évidemment suivre celui des deux antisémites tueurs de Mireille Knoll. Je vous rappelle d’ailleurs que c’est Radio J qui avait très tôt révélé le caractère antijuif de l’assassinat barbare. Une dimension qui avait été hélas contestée comme pour Ilan Halimi au commencement de l’affaire.

Michel Zerbib