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L’honneur de la justice française au procès des attentats du 13 novembre, la chronique de Michel Zerbib

L’organisation de ce tribunal spécialement composé: le président : il arbitre les débats, mène les interrogatoires et fait respecter les droits des parties. Dans le cas présent, il s’agit de Jean-Louis Périès dont je vous ai déjà parlé et qui joue son rôle avec beaucoup de tact et de sensibilité. Pour ce procès, historique par son ampleur, il est assisté de quatre autres magistrats. L’accusation : elle est chargée de défendre l’intérêt de la collectivité et est représentée ici par trois avocats généraux : Camille Hennetier, Nicolas Le Bris et Nicolas Braconnay. Les avocats des parties civiles : ils sont chargés d’accompagner les survivants ou les proches des victimes et de défendre leur parole. On en compte environ 300 pour ce procès. Les avocats de la défense : ils défendent les accusés. Ce sont eux qui plaideront en dernier avant que le verdict ne soit rendu. Ils sont ici, une trentaine choisis parmi les meilleurs . C’est l’honneur de justice française que d’instaurer une vraie justice pour un procès extraordinaire. 20 personnes sont poursuivies , 14 sont présentes dont 3 qui comparaissent libres. Parfois, ils prennent la parole quand le président le leur accorde. 

Chaque témoignage mériterait d’être publié dans ce procès. Les débats sont filmés mais ils ne seront visibles que dans dans 50 ans. En attendant il faut écouter. Une femme, Véronique arrive l’après midi pour témoigner. Sa fille a été assassinée dans le Bataclan. Une photo de la jeune femme est projetée. Véronique explique que sa fille, Claire, avait 23 ans le 13 novembre 2015. « Elle vient de soutenir son mémoire de Master 2 en philosophie. » A la barre, la femme très émue raconte la passion de sa fille pour le rock. « Claire est mon enfant unique. Elle est attentive, chaleureuse, perfectionniste. » « Je suis admirative de la femme qu’elle est devenue. » C’est seulement le mardi 17 novembre vers 20h qu’on m’annonce que ma fille Claire est décédée. Ce qui a dévoré mon cœur c’est d’avoir pensé tout ce temps, qu’elle pouvait être encore vivante. » Véronique raconte ensuite sa solitude face à la situation et le manque d’accompagnement. Puis son indignation devant le peu d’informations données par l’expertise sur les derniers instants de sa fille. « Je n’ai pu obtenir aucune réponse. » « Je dois lutter pour garder la douleur à distance, y compris dans ma propre famille », raconte Véronique. Elle loue les témoignages , en effet exceptionnels , qui se relaient depuis le début du procès. « J’ai un besoin viscéral d’entendre chaque détail. Comprendre ce que ma fille a vécu, comprendre les faits, comprendre pourquoi. »

C’est un moment de ce procès qui a frappé les imaginations et a bouleversé . La destruction d’une famille, celle de Nicolas, 43 ans qui était avec sa dernière compagne, Caroline au Bataclan. Elle va être blessée et parvenir à s’extraire de la salle. Mais elle ne peut rien faire pour son compagnon qu’elle a vu grièvement blessé. Les proches vont appeler sans cesse le numéro d’urgence et les hôpitaux. Les deux fils racontent à la barre en sanglotant finalement le lendemain « ma mère nous a appelés avec un cri que personne ne devrait entendre …je ne pouvais plus marcher … dans la rue j’ai crié : ils l’ont tué !!! » « Je ne reverrai plus mon papa ? », a demandé le petit frère à sa maman la dernière compagne de ce brillant chercheur . Ensuite le père et  la mère de Nicolas viendront aussi déchirer le cœur de la cour dans leur hommage si beau et pudique à leur fils et raconter « l’après » de cette famille recomposée qui s’est paradoxalement rapprochée et dans ce tourbillon de souffrances psychologiques  a trouvé un peu de bonheur.

Témoignages passionnants et terribles. Terrible d’abord quand Mathieu cite des sourates du Coran en guise d’introduction. Il est l’homme qui a essayé de bondir sur l’un des terroristes dont l’arme s’était enrayée ; mais son pied a été arraché. Il nous dit ses atroces souffrances qui perdurent aujourd’hui , les sept opérations puis évoque ,comme tous les rescapés, ses maux psychiques. 

Passionnant et courageux de sa compagne Semar : cette algérienne musulmane vient d’une famille pratiquante mais éclairée qui a fui l’Algérie de la guerre en 1992 et les crimes des islamistes . Elle s’adresse aux accusés : « Vous avez tué aussi des hommes, des femmes et des enfants musulmans », Semar a réussi à sortir de la salle marchant dans les marres de sang ; pas Matthieu. C’est l’angoisse ; Elle dit la chaleur humaine d’un survivant qui lui sourit « non nous n’étions déshumanisés » « Il est vivant , même s’il perdra un pied ! … je ressens une joie pure , béatitude, j’ai occulté bizarrement les scènes de mort. »

Elle finira elle aussi quelques plus tard par sombrer et ne plus pouvoir communiquer avec son entourage. « La chance qu’on a eu … mais la difficulté d’être reconnue comme une victime car elle n’a pas été blessée physiquement »

« Ils ont réussi à m’atteindre mais pas réussi à me nier. Ils n’ont pas réussi en Algérie , ils ne réussiront pas ici. » Ces gens là , visant le box , ce sont des morts vivants , ils seront oubliés … je leur refuse le droit de se revendiquer de la religion de mes parents. « Dans cette nuit noire « , conclue t elle, « j’ai vu beaucoup d’altruisme et de dignité ». Nous ils sont restés des hommes, des humains.

Michel Zerbib