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24e jour d’audience du procès des attentats de novembre 2015: « Oui la vie est belle », lance un survivant, la chronique de Michel Zerbib

Depuis le 6 octobre j’essaye de vous faire vivre au plus près ces paroles des rescapés du Bataclan traumatisés à jamais par cette nuit de mort et les années de reconstruction, six longues années depuis l’un des attentats les plus sanglants que l’Europe ait connue. Mercredi j’évoquais des héros survivants mais malheureux et celle des deux policiers qui ont tiré sur le terroriste kamikaze qui tenait en joue un otage. Cela faisait du bien d’apprendre aussi des histoires qui finissent bien ou plutôt moins mal que d’autres. Car les témoignages de « résilience » (vocable trop souvent utilisé à mon avis) ont été plutôt rares au procès pour qu’on ne boude pas cette petite satisfaction.

Stéphanie est une quadragénaire  qui commence ainsi à la barre : « J’ai attendu la mort pendant presque trois heures et finalement elle n’est jamais venue ». Lorsque les tirs débutent dans la salle de concert, elle dit avoir « échangé un regard terriblement angoissé » avec son conjoint. « Si on reste là on va mourir », se dit-elle. Stéphanie voit la scène, « une vague s’allonger » au sol. « Le stress que l’on ressent est indescriptible », décrit-elle, racontant son impression de sentir son cœur exploser, son cerveau se déconnecter, ce sentiment de mort imminente. Alors qu’elle est réfugiée dans une loge de la salle de concert, elle raconte comment le bassiste du groupe de rock la prend dans ses bras pour la réconforter en disant : « Si on meurt ici, au moins on meurt debout. »

Dans la « bulle » psychologique qu’elle s’est construite pour pouvoir garder son sang-froid, Stéphanie est persuadée que son heure est venue. Puis, cette mère de deux enfants : « L’angoisse de ce que les enfants allaient devenir sans moi, sans nous, est devenue plus forte que l’angoisse de ma propre mort. » Puis la combativité revient, raconte-t-elle : « Hors de question que je meure comme une conne (…) C’était nous contre eux »

Dans le frigidaire de la loge, on trouve une bouteille de champagne . Le bassiste des Eagles of Death Metal prévoit de s’en servir comme d’une arme, raconte Stéphanie. Son conjoint envisage, lui, de se servir d’un miroir brisé pour se protéger.

« Je n’ai pas vocation à être une victime toute ma vie », affirme Stéphanie . Elle raconte retourner à des concerts ou en terrasse. « Je ne cherche pas la vengeance », dit-elle concernant le procès en cours mais « j’attends tout de même que certains individus de ce box soient mis hors d’état de nuire »

Lea c’est un témoignage qui a beaucoup intéressé les journalistes encore nombreux à cette audience  et même les avocats. Pour François, 2015 était une belle année. C’est un jeune avocat qui venait de  demander en mariage sa petite amie, Pauline. À 30 ans, la vie s’offrait à eux. Il arrive au Bataclan à la fin de la première partie, s’installe comme à son habitude près de la scène.

Comme tous les autres rescapés, François-Dominique se remémore à la barre cette ambiance «très positive» interrompue par «des pétards», puis «des rafales» et enfin «le mouvement de foule» dans la fosse. Lui aussi est projeté à terre. Et comme les autres, il «fait le mort»: «Nous sommes au sol, blottis les uns contre les autres.» Lors d’une courte accalmie, l’avocat rampe à l’abri des balles des terroristes. «C’est là que je commence à paniquer. «Pardonnez ma vulgarité, mais putain de bordel de merde, on est faits comme des rats.» 

Il se dit «Tu ne peux pas abandonner Pauline». «La panique s’est transformée en instinct de survie. J’étais seul, je n’avais que moi à m’occuper. Si j’avais été avec mon épouse, je ne sais pas si j’aurais eu l’agilité pour que l’on s’en sorte ensemble.»

Il ne veut pas voir l’horreur qui se déroule sous ses yeux pour se concentrer  sur le moyen de s’échapper. Il se pose trois questions : «Où sont les terroristes? Où est-ce que je me situe dans la salle? Où est-ce que je peux sortir?» À cet instant, des spectateurs se lèvent en direction d’une porte. Il les suit aussitôt et gagne l’issue de sortie qui mène au passage Saint-Pierre-Amelot .Il est sauvé .

« Je suis papa aujourd’hui. » Il pleure «Excusez-moi, je vais reprendre mes esprits.» «La naissance de mon fils, c’est la chose la plus extraordinaire qui me soit arrivée. Je n’ose pas imaginer une seule seconde la souffrance des papas et des mamans qui ont perdu dans les attentats un enfant.» Mais aujourd’hui, la résilience a pris le dessus sur la douleur. François veut être heureux. «Me concernant, ils ont échoué dans la terreur et le malheur. Ma vie est encore plus belle aujourd’hui. Par respect pour ceux qui souffrent, je vis ma vie à fond. Oui, la vie est belle»

François-Dominique l’avocat s’adresse aux juges. Alors que François Hollande et Bernard Cazeneuve sont attendus à la barre en novembre, il rappelle à la cour qu’elle a «la possibilité d’interroger ceux qui étaient aux responsabilités à cette époque. Je vous demande d’être sans concession sur le sujet ».

« Merci pour votre plaidoirie», dit en souriant le président. Si le procès des attentats de janvier 2015 a été celui «de la liberté d’expression», ajoute l’avocat, «celui du 13-novembre est le procès de notre humanité. De tout ce qui fait la grandeur et la décadence de l’être humain.»

Michel Zerbib