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Etats-Unis et questions afghanes, la chronique de Richard Prasquier

Dans sa chronique ce mercredi matin à 7h10 dans le Morning sur Radio J, Richard Prasquier est revenu sur le retrait des troupes américaines d’Afghanistan et la prise de pouvoir des Talibans dans le pays.

Les images d’Afghans accrochés à l’avion américain qui démarre sur le tarmac resteront dans les livres d’histoire et marqueront nos mémoires. Pour moi, les Etats Unis ont toujours été l’allié puissant qui avait libéré la France du nazisme et l’avait empêchée ensuite de sombrer sous le totalitarisme soviétique. Je considérais qu’ils étaient pour Israël le protecteur de dernier recours. Ils étaient le garant de ce je continue d’appeler le monde libre.

Joe Biden avait annoncé il y a quatre mois que les Américains auraient quitté l’Afghanistan avant le 20e anniversaire du 11 septembre. 10 ans avaient passé depuis la mort de Ben Laden, les menaces s’étaient diversifiées et il préférait se concentrer sur les guerres du futur plutôt que sur celles du passé. Il faisait confiance en l’armée afghane pour maintenir les talibans à distance et puisque l’administration précédente (Biden ne prononce pas le nom de Trump) avait elle-même négocié avec les Talibans un départ le 1er mai 2021, il lui revenait de respecter cet engagement. Et le président avait conclu qu’un départ bien organisé augmenterait la crédibilité des Etats-Unis dans le monde.

C’était un bon discours qui ne souleva pas de protestations On avait compris que le rêve de « Nation building » cher à George W. Bush et aux néoconservateurs était une illusion, mais Joe Biden, l’homme théoriquement le mieux informé du monde, ne savait apparemment pas que l’armée afghane pour laquelle les Américains avaient dépensé des centaines de milliards de dollars, était elle aussi une illusion et qu’elle allait s’évaporer comme s’étaient évaporées jadis les troupes irakiennes à l’arrivée de Daesh.

Aujourd’hui le roi est nu. Le contraste est saisissant entre les moyens déployés et les résultats obtenus. Certes, maintenant il y a -ou plutôt, il y avait- dans les villes des jeunes éduqués à l’occidentale, des femmes en postes de responsabilité. Ce sont ces gens qui sont aujourd’hui le plus en danger. Mais la vie de l’immense majorité des Afghans, ceux des campagnes, n’a guère changé avec la présence américaine. Ils continuent de cultiver pour survivre, et de plus en plus souvent du pavot, d’où on tire l’héroïne, dont les champs se sont multiplié sous présence américaine en enrichissent les talibans et les officiels bien placés

L’Afghanistan est loin, les réfugiés iront ailleurs qu’aux Etats Unis et Joe Biden pense qu’on lui saura gré d’avoir quitté un pays qui n’est qu’un poids. Il lui importe peu que les Talibans aient pris le pouvoir. Il sait qu’ils ne sont pas des modérés. Les exécutions ont déjà commencé. L’idéologie des dirigeants les plus puissants, le fils du mollah Omar et le chef du célèbre clan Haqqani, sans parler de l’inoxydable Gulbudin Heykmatiar, c’est l’idéologie des Frères Musulmans à la sauce pakistanaise, largement assaisonnée par Al Qaïda. La charia la plus stricte en est évidemment l’ingrédient majeur avec ce que cela comporte pour les femmes et les LGBT, mais nos associations « inclusives » trouveront certainement le moyen de ne pas protester. Et puis on va ressortir en potiche l’ancien président Hamid Karzai qui parle bien anglais et qui est si élégant…

Mais aujourd’hui, contrairement au passé, les talibans ne sont pas isolés. Ils ont une palette de puissants partenaires: le Pakistan, bien sûr, mais aussi la Chine, la Russie et les républiques d’Asie centrale sur la frontière du Nord, ainsi que l’Iran qui se pose en protecteur des Hazaras persécutés, des chiites afghans, mais qui a toujours gardé des relations cordiales avec les Frères Musulmans et avec Al Qaida. Tant que les talibans ne chercheront pas à islamiser les territoires d’autrui, ils auront leur soutien.

Cette prise de pouvoir fulgurante, contrastant avec l’image d’Américains fuyant une fois de plus, remplit d’enthousiasme les islamistes du monde entier, mais elle renforce aussi les ambitions de la Chine. Des pays comme la Corée du Sud, Singapour et bien sûr Taïwan se posent des questions sur la fiabilité de la protection américaine. Les pays du Golfe également.

Quant à Israël, en face d’un Iran de plus en plus menaçant, Joe Biden affaibli fera-t-il le choix de soutenir fermement son allié le plus fiable ou va-t-il masquer sa faiblesse diplomatique avec des assurances de contrôle dont personne, cette fois-ci , ne sera dupe?

Richard Prasquier