(Crédit: capture d'écran Kikar Hashabbat)

La voix religieuse dans la politique israélienne

En Israël, tous les partis politiques ne fonctionnent pas de la même façon. Il y a les partis classiques, avec un appareil, des membres qui élisent leur dirigeant et leurs candidats. C’est le cas des partis les plus anciens comme le parti Travailliste, le Likoud et aussi le Meretz. Il y a des partis plus personnalisés, créés par un politicien qui s’entoure d’un état-major de fidèles et de conseillers, et qui reste le seul maitre à bord. C’est le cas par exemple du parti Yesh Atid de Yaïr Lapid. Et puis il y a les partis religieux, qui fonctionnent à peu près comme les autres et qui, pour certains tiennent même des élections primaires. Mais ils ont tous un point commun, au-dessus de l’instance politique, il y a un conseil de sages, des dignitaires religieux, qui sont l’autorité suprême, celle qui va dicter les décisions les plus importantes de l’échelon politique.

Du côté des partis arabes, c’est le cas du parti Ra’am, émanation du Mouvement Islamique, et dont les députés s’alignent sur les décisions de leur conseil de sages. Du côté des partis juifs, c’est ainsi que fonctionne le parti orthodoxe séfarade Shass, avec son Conseil des Sages de la Torah, une assemblée de rabbins qui décide de l’identité du leader politique et de ses prises de position. C’est aussi le cas des partis orthodoxes ashkénazes. On a vu à plusieurs reprises ces derniers mois que Yaadut HaTorah attendait la parole du Rav Haïm Kaniewsky, le chef de file du courant lituanien, sur des questions liées à la crise sanitaire. C’est également ce qui s’est produit avec la crise politique actuelle. C’est le Rav Kaniewsky, qui a décidé que les députés ashkénazes suivraient le Likoud dans sa tentative de former un gouvernement de droite minoritaire avec le soutien extérieur du parti islamiste Ra’am. Il avait expliqué qu’une alliance avec des Arabes était encore préférable à une coalition avec des partis de gauche antireligieux, selon ses termes.

Et on a vu le même scénario se reproduire avec la liste Sionisme Religieux de Betsalel Smutrich. Sauf que là, c’était un peu plus compliqué, puisque la liste est formée de plusieurs partis nationalistes religieux et qui ne prennent pas tous leurs consignes auprès des mêmes rabbins. Mais chacun de ceux qui se sont exprimés sur la légitimité d’une alliance avec le parti de Mansour Abbas, représente un courant spécifique du sionisme religieux et compte des milliers de disciples. Des figures telles que le Rav Tsvi Tau ou même le Rav Shlomo Aviner, bien connu du public francophone, ont soutenu la formule de coalition avec le parti islamiste, considérant que « de deux maux il fallait choisir le moindre », selon les termes du Rav Aviner. Ils considèrent en effet que certaines valeurs véhiculées par la gauche israélienne vont trop contre les valeurs religieuses et représentent un danger pour l’Etat juif. Mais dans le même temps, une personnalité comme le Rav Haïm Druckman, un des chefs de file du sionisme religieux, a pris la position inverse, après avoir reçu personnellement Mansour Abbas et estimé que ses valeurs islamistes étaient incompatibles avec le sionisme.

C’est aussi cette dimension de la politique israélienne qu’il faut avoir à l’esprit pour comprendre toutes ses fragmentations. En créant le parti Yamina, Naftali Bennett pensait qu’il pouvait réunir autour de lui le public sioniste religieux, sans s’appuyer sur un conseil de rabbins. Mais cela semble l’affaiblir plus que le renforcer. Pour une partie du public religieux, la parole de ses chefs spirituels reste une référence. Même quand elle ajoute encore à la confusion.

Pascale Zonszain