Napoléon organise le culte israélite (gravure de propagande)

17 Mars 1808, la Création du Consistoire israélite de France

Ce 5 mai 2021 marquait une date historique : le bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte. Le 5 mai 1821, l’empereur mourrait en effet à l’âge de 51 ans loin des siens et de son pays à Sainte-Hélène, île perdue de l’Atlantique sud où les Britanniques l’ont envoyé en exil après sa dernière défaite à Waterloo. Une date commémorée ce mercredi par Emmanuel Macron. A l’institut de France, le chef de l’état a rappelé l’héritage de l’empereur sans éluder les points les plus sombres de son règne.

Napoléon, c’est aussi des projets, et au sommet de sa gloire, un de ses plus grands fût la création du Consistoire pour les Juifs de France. Dans le souci de prévenir les pogroms, et lutter contre des difficultés présumées d’assimilation, l’objectif est d’organiser et de contrôler le culte juif dans ce qui demeurait autrefois l’Empire français et le Royaume d’Italie. Le 17 mars 1808, il y a déjà 213 ans étaient ainsi crées les consistoires israélites… 

Par Ilana Ferhadian

Depuis la nuit des temps, partout dans le monde, le peuple juif dérange, et la France ne fait pas exception. Pourtant, la communauté juive dans le pays des Gaulois est à l’époque bien peu nombreuse. En 1789, en effet, on recense environ 40 000 juifs sur 26 millions d’habitants, soit environ cinq fois moins qu’aujourd’hui en proportion de la population globale. La majorité des juifs vivent en Alsace et en Lorraine. L’historien François Delpech donne ces chiffres  : 25 000 Juifs en Alsace, 10 000 en Lorraine, seulement 2 700 à Paris, et environ 6000 dans le sud de la France. Ce qui est très peu quand on compare cette répartition géographique avec les masses juives de l’Est : 100 000 en Prusse, plus de 500 000 dans l’Empire autrichien, et au moins 1 000 000 en Russie.

Mais si le nombre de juifs est peu conséquent dans l’Empire de Napoléon, l’antisémitisme est suffisamment présent pour que l’Etat prenne le problème à bras le corps.

Lutter contre les pogroms et les soucis d’intégration

L’histoire de la création du Consistoire commence le 30 mai 1806, quelques mois après le retour de Napoléon de la campagne d’Austerliz. A cette période, le préfet et les notabilités du département lui font entendre de vives critiques au sujet des juifs. « Ils envahissent », disait-on alors, « toutes les professions de brocanteurs et de marchands »; « les juifs ruinent les cultivateurs par l’usure et les exproprient ». Bien sûr, l’illusion la plus classique sont que les juifs sont avides de pouvoir, et bientôt « propriétaires de toute l’Alsace ».

Ainsi, face à la montée des hostilités à l’encontre de la communauté juive et à l’endettement important des propriétaires terriens en Alsace, l’Empereur prend ses premières décisions. Napoléon est convaincu que si les juifs sont des « usuriers », « le mal ne viendrait pas des individus mais de la Constitution même de ce peuple ». Il propose donc quelque chose d’absolument inédit pour le peuple juif : un débat lors d’une assemblée entre juifs laïcs et religieux.

Réunion du Grand Sanhédrin

Nous sommes en 1806. Au total, 111 juifs fortunés sont choisis par des préfets pour le débat, avant la réunion de l’assemblée, le Grand Sanhédrin. Durant un mois, cette Cour Suprême composée de grand rabbins et de représentants laïcs de la communauté juive sera chargée de rédiger les positions doctrinales pour les juifs de France. Les juifs doivent se « corriger » eux-mêmes, selon Napoléon qui souhaite alors des réponses claires et sans équivoque à une série de questions. 

Des questions de société primordiales

Au total, 12 questions, qui concernent à la fois des questions sociétales, mais aussi des thèmes de pure pratique du judaïsme sont analysées, entre autres :

  • Est-il licite aux juifs d’épouser plusieurs femmes ?
  • Le divorce est-il permis par la religion juive ?
  • Une juive peut-elle se marier avec un chrétien et une chrétienne avec un juif ?
  • Aux yeux des juifs, les Français sont-ils leurs frères ou des étrangers ?

Durant un mois entier, le Grand Sanhédrin se penche sur ces questions de la plus haute importance pour l’Empire. Et la réponse des représentants laïcs et religieux du judaïsme sera unanime : les choses doivent changer. Les juifs décident au final de renoncer à certaines pratiques, notamment la polygamie et la répudiation. Ils admettent également le divorce et les mariages mixtes, un point à grande controverse pour la communauté juive. (Encore à ce jour, ce n’est pas si évident !). Un accord est trouvé : si selon le Code Civil, ces mariages mixtes sont valables, il n’en est rien pour les tribunaux rabbiniques. Au moins un premier pas vers la laïcité.

Enfin, à la question de l’attachement des juifs à la France, la réponse est sans aucune ambiguïté : «La France est notre patrie, les Français sont nos frères». «Les juifs sont prêts à défendre la France jusqu’à la mort». Voilà la conclusion de la Cour Suprême. Ce que les juifs prouveront d’ailleurs lors des deux grands conflits mondiaux au 20ème siècle, en s’engageant pour leur pays, et en mourant pour leur patrie.

Devant Napoléon, les juifs s’engagent ainsi à être pleinement français, respectueux du Code Civil, dit « Code Napoléon » et disposés à défendre le territoire national.

Les dispositions des Consistoires israélites

Satisfait par les réponses qui lui sont apportées, Napoléon met enfin en place le fameux Consistoire central, présidé par le rabbin de Strasbourg David Sintzheim. La validation aux réformes est signée le 9 février 1807. L’année suivante, le 17 mars 1808, un premier décret donne valeur officielle à ces changements proposés par le Grand Sanhédrin. Un deuxième décret institue alors 13 consistoires régionaux en vue de gérer les synagogues et les organisations juives. Il est décidé qu’elles seront supervisées par un unique Consistoire central de France, qui réunit trois grands rabbins et deux laïcs. C’est le début du « règlement organique du culte mosaïque » (NDLR : selon la loi de Moïse), à l’image du protestantisme. Les dispositions sont simples :

  • Une synagogue et un consistoire israélite seront crées dans chaque département renfermant 2000 juifs.
  • Chaque synagogue sera administrée par deux notables et un rabbin, lesquels seront désignés par l’autorité compétente.
  • Les rabbins ne pourront donner, ni en public ni en privé, une instruction ou explication de la loi qui ne soit conforme aux décisions doctrinales définies par le grand Sanhédrin.
  • Sur le plan salarial, un projet de répartition sera mis en place entre les juifs de la circonscription, pour l’acquittement du salaire des rabbins. Pour rappel, les rabbins ne bénéficient d’aucun traitement de faveur de l’Etat, à la différence des prêtres catholiques et des pasteurs protestants, qui sont à l’époque salariés au titre du Concordat (NDLR : ce qui changera en 1905).
  • Un rabbin doit parler à la fois le français, mais aussi… le grec !

En effet, si c’est d’abord une évidence qu’aucun rabbin ne pourra être élu s’il n’est pas natif ou naturalisé français ou du Royaume d’Italie, et s’il ne connait pas la langue du pays, l’autre forte recommandation de l’Empire est l’apprentissage des langues latines et grecques !

Des décrets antisémites controversés

Dès 1808, par ailleurs, sont ajoutés au texte napoléonien d’autres décrets, qui n’ont pas tous fait l’unanimité ; le décret du ministre de l’Intérieur Jean-Baptiste Nompère de Champagny ajoute notamment un décret profondément discriminatoire et antisémite. Il sera même qualifié « d’infâme ». Il s’agissait de permettre à certains citoyens non juifs de faire annuler leurs dettes, au détriment des commerçants juifs, ou encore interdire aux juifs de se faire remplacer ou d’échapper au service militaire.

Et puis Napoléon promulguera encore un décret controversé à Bayonne, le 20 juillet 1808 qui oblige précisément les juifs nés après 1792 à déclarer leur identité civile, avec un nom et un prénom officiels consignés dans un registre spécial, différent de celui des autres citoyens. Des mesures discriminatoires, qui permettront toutefois aux israélites d’accéder à toutes les carrières. Cette reconnaissance officielle, mais froide, du peuple juif persistera en France jusqu’au régime de Vichy…

L’émancipation des juifs de France, un exemple dans toute l’Europe

Napoléon reste dans l’histoire du peuple juif comme un libérateur, et non un bourreau, hormis chez les juifs orthodoxes qui y verront le danger d’une perte identitaire, et d’une soumission aux valeurs laïques et/ou chrétiennes. Mais Napoléon est bien celui qui libérera lors de sa campagne d’Italie les ghettos de Venise, d’Ancône, et de Rome et qui affranchira la communauté de son sort. Ne dit-on pas alors «Heureux comme dieu en France» ?

Napoléon rétablit le culte des israélites 30 mai 1806 (Archives nationales)

Depuis 1808, à ce jour, la création du consistoire israélite est un des deux piliers (avec le Crif crée en 1944), de l’organisation du judaïsme en France.  Mais que doit-elle nous inspirer ? Aujourd’hui, c’est bien l’organisation de l’islam de France qui est pointée du doigt, alors que plupart des institutions musulmanes du pays sont financées par l’étranger, la Grande Mosquée de Paris, qui appartient aux Algériens, le RMF qui appartient au Maroc, sans compter les associations turques ou encore le CFCM proche des Frères Musulmans. Tout cela ankylose, sans nul doute, l’islam de France et ne lui permet pas de s’intégrer véritablement dans la République. En découlent de graves problèmes identitaires, de communautarisme, et de dérives vers l’extrémisme.

Ilana Ferhadian