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Aux origines mystiques du pèlerinage de la Ghriba

Comme chaque année, c’est à cette période du printemps qu’à lieu le pèlerinage de la Ghriba. Depuis ce lundi 26 avril 2021, la communauté juive entame en effet le fameux pèlerinage sur l’île de Djerba en Tunisie, qui peut donc reprendre après avoir été annulé l’an dernier à cause du coronavirus. Un évènement qui attire chaque année des milliers de visiteurs, et surtout un moment de rassemblement avec la communauté juive en Tunisie qui ne compte désormais plus que 1500 personnes et qui connait des problèmes d’insécurité grandissants. Alors que signifie le pèlerinage de la Ghriba, que représente la synagogue, et que peut on dire sur les juifs de Tunisie ?

Par Ilana Ferhadian

Des origines diverses

Sous haute protection policière subsiste la plus vieille synagogue d’Afrique : la Ghriba, un lieu de pèlerinage pour des milliers de juifs venus du monde entier. Un lieu empreint de sainteté qui suscite encore beaucoup de questionnements, car ses histoires sont variées. Car en effet, si en réalité, et officiellement, le pèlerinage célèbre l’anniversaire de la mort de 2 éminents rabbins kabbalistes à qui on attribue l’un des commentaires de l’oeuvre maîtresse de la Kabale, le Zohar, l’histoire de la construction de la Ghriba serait bien plus complexe. 

Elle remonterait d’abord selon certains à la destruction du premier temple de Jérusalem par le roi de Babylone Nabuchodonosor, en 565 avant notre ère. Dans cette première version, les Cohanims, les serviteurs du temple, qui peuplaient autrefois Djerba en grande majorité, auraient réussi à échapper au massacre perpétrés par les babyloniens. Les juifs auraient alors ramené un bout du temple (certains estiment une porte ou une dalle) choisissant l’île de Djerba pour y construire la plus ancienne des synagogues du Magreb.

Mais d’autres avancent une histoire bien différente, peut être plus romanesque. Le nom de ce lieu de pèlerinage serait du à une mystérieuse femme, installée près du village juif de Hara Sghira, qui signifie « petit quartier » en arabe, aujourd’hui connu sous le nom d’Erriadh. Une étrangère (Ghriba signifie étrange en arabe), appelée aussi « la merveilleuse », aurait eu des dons miraculeux de guérison, à tel point que certains la considèrent à ce jour sacrée… Au moment du pèlerinage, on y vient donc du monde entier et on y prie pour que nos vœux soient exaucés. La tradition est amusante : comme au Kotel à Jérusalem, chaque visiteur glisse un voeu dans une des vitrines de la synagogue. 

Un pèlerinage synonyme de mariage divin

Le pèlerinage annuel a lieu à la Ghriba au 33ème jour de l’Omer. Les festivités commencent précisément le 14 Iyar pour la commémoration de Rabbi Meïr Baal Ha’Ness et continuent jusqu’au 18 Iyar (fête de Lag Ba’omer), soit le jour du souvenir de Rabbi Shimon bar Yohaï…

Dans la pratique, le pèlerinage inclut une visite à la synagogue, l’aumône, des prières, puis, bien sûr, la participation à l’un des deux cortèges qui ont lieu pendant les deux derniers jours du pèlerinage. Un cortège qui inclut des visites à d’autres salles de prière du village. 

Les participants doivent porter pour le cortège une grande Menorah montée sur trois roues. Ce sont d’ailleurs des objets très détaillés qui l’ornent, et qui ont toute une signification. Le Mevorah est ainsi décorée de plusieurs éléments, divers tissus, d’écharpes de couleurs vives et de voiles. Inscrits dessus, des symboles représentant les douze tribus d’Israël. Enfin, au sommet se trouve une étoile de David et pour orner le tout, la structure est couronnée par les Tables de la Loi. C’est si impressionnant qu’on dit souvent que le cortège ressemble à une cérémonie de mariage. Ce qui n’est pas totalement faux, car cet évènement est censé représenter l’union mystique entre le peuple juif et le divin. 

Après des chants et des bénédictions, en soirée, la fameuse Menorah est présentée à l’intérieur de la synagogue et des bougies sont allumées sur les cinq rangées. Un grand moment de joie. La seule occasion où il n’y a aucune séparation d’ailleurs entre hommes et femmes. 

Le pèlerinage des miracles

Selon une coutume locale, les femmes ont pour tradition de venir déposer des œufs qui représentent le mariage et la fécondité. Des oeufs marqués du nom d’une jeune fille célibataire ou mariée sur une voûte. L’œuf, laissé près d’une bougie pour la durée du pèlerinage, est ensuite retourné à la jeune femme qui, après l’avoir mangé, serait sûre, soit de trouver un époux, soit de tomber enceinte !

Qu’on y croit ou pas, ce sont bien ces légendes urbaines qui ont fait la beauté de l’histoire de la Ghriba, au point d’attirer vers elle tout au long de l’année des juifs, bien sûr, mais aussi des musulmans, des chrétiens, et des athées tout simplement curieux de connaitre son histoire. La Ghriba draine en effet chaque année beaucoup de touristes durant la période de son pèlerinage. Jusqu’aux années 60, la synagogue était d’ailleurs presque inaccessible d’accès tant du monde y venait.

Djerba terrorisée dès les années 1980

Malheureusement, dans ce magnifique paysage de spiritualité, Djerba qui était habitée autrefois par de nombreux juifs a connu une période douloureuse, et par conséquent une baisse drastique du tourisme.

Beaucoup de départs de juifs de Tunisie ont lieu à partir des années 50, majoritairement vers Israel et aussi vers la France. Une émigration motivée par la situation économique mais aussi par une détérioration des relations entre juifs et musulmans.

Au total, trois grandes vagues de départ sont à déplorer, la première après l’indépendance d’Israël en 1948, la seconde dans les années 60-70 en raison des aspirations socialistes d’Habib Bourguiba, et la guerre des Six-Jours ; et enfin une troisième vague dans les années 1980 en raison là du conflit israélo-arabe qui s’enlise.

En 1985, un soldat tunisien ouvre le feu dans l’enceinte de la synagogue de la Ghriba et tue cinq personnes, dont quatre juifs. Une autre attaque touchera l’édifice en 2002, certainement la plus marquante. Cette fois-ci c’est un Franco-tunisien d’Al Qaida qui commet l’irréparable : un attentat jihadiste au camion-citerne qui fera 21 victimes.

L’antisémitisme en Tunisie de nos jours

Avant l’indépendance en 1956, la communauté juive de Tunisie comptait près de 100 000 personnes. Les conflits et les nombreux départs, notamment vers la France, ont fait baisser leur nombre à 1500 aujourd’hui, soit 0,1% de la population tunisienne. Un chiffre qui risque bien encore de baisser, notamment avec ces récentes agressions antisémites recensées dans le pays. Au début du mois d’avril 2021, à Djerba même d’ailleurs, dans le quartier juif d’Hara K’bira, une jeune fille de 18 ans a été agressée par deux individus qui ont tenté de l’étrangler à plusieurs reprises. Quelques jours plus tôt, c’était un garçon de 8 ans qui était violemment agressé.

L’inquiétude est réelle, d’autant que les propos récents du président tunisien ne rassurent pas. En janvier dernier, Kais Saied, avait en effet accusé les juifs de « voleurs » lors d’une visite d’un quartier résidentiel administratif de Tunis. Au sein du parlement tunisien, un projet de loi incriminant une éventuelle normalisation des relations diplomatiques entre la Tunisie et Israël a également été introduit en décembre dernier. 

Ilana Ferhadian