La Radio Juive

2002, Jean-Marie Le Pen sur le fil de la victoire

(Crédit: DR)

Le 21 avril 2002 est une date historique. Il y a 19 ans jour pour jour, l’extrême droite atteint pour la première fois le second tour d’une élection présidentielle. A la surprise générale, Jean-Marie Le Pen, celui qui qualifiait les chambres à gaz de « détail de l’histoire » et a multiplié les propos antisémites, se qualifie pour un duel face au président sortant Jacques Chirac. Cette date est un séisme politique, un véritable choc pour la société française, mais aussi pour l’Europe et le monde entier. Aujourd’hui encore, elle reste ancrée dans toutes les mémoires à l’heure où se profilent les élections présidentielles de 2022. 

Une date marquante

Un très beau dimanche de printemps, des millions de français devant leur télévision pour suivre la soirée du premier tour de l’élection présidentielle. Il y a une certaine tension sur les plateaux de TF1 et de France 2. Les journalistes et leurs invités politiques sont déjà installés pour commenter les résultats qui seront annoncés à 20h pétantes. Les visages sont graves  et affichent des mines inquiètes. A l’approche de l’annonce officielle des résultats, pas d’effusion de joie. Le chiffre de l’abstention est déjà connu et il est très élevé, presque 30%. Du jamais vu depuis que la présidentielle est au suffrage universel, soit depuis 1965. Sur TF1 et France 2, dans la mosaïque à l’écran, on voit le candidat du Front National, Jean-Marie Le Pen, prêt à prendre la parole. Patrick Poivre d’Arvor, présentateur de la soirée électorale sur TF1, répète à plusieurs reprises sa grande surprise…

Les résultats 

A 20h, les résultats tombent. Dans la soirée, avec les scores qui arrivent des grandes villes, défavorables à Jean-Marie Le Pen, certains pensent que Lionel Jospin peut encore passer devant. Mais les chiffres ne bougeront pas et c’est un véritable coup de tonnerre politique pour  la Vème République.

Jacques Chirac a obtenu moins de 20% des voix : un score incroyablement bas pour un Président sortant. Jean-Marie Le Pen, qui ne progresse que de 230 000 voix par rapport au premier tour de la présidentielle 1995, est donc au second tour avec seulement 200 000 voix d’avance sur celui qui vient d’être Premier ministre pendant près de 5 ans, Lionel Jospin, éliminé et qui se retire le soir même de la vie politique. C’est la première fois depuis 1969 que la gauche n’a pas de candidat au second tour de la présidentielle. Sur les seize candidats en lice pour ce premier tour, neuf d’entre eux sont à plus de 4%, ce qui montre une dispersion inédite des voix.

Les extrêmes représentent presque 30% des voix comptabilisées, presque 20% pour l’extrême droite en additionnant les scores de Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret, et plus de 10% pour les trois candidats d’extrême gauche.

La présence d’un candidat d’extrême droite au second tour de la présidentielle est un choc notamment pour la communauté juive et en Israël. En 2002, Jean-Marie Le Pen a été condamné plusieurs fois pour apologie de crime de guerre et pour avoir contesté les crimes contre l’humanité. Il est aussi condamné pour provocation à la haine, à la discrimination et à la violence raciale, et pour injures publiques. Il a aussi qualifié les chambres à gaz de « détail de l’histoire » et utilisé l’expression « Durafour crématoire » à l’encontre d’un ministre du gouvernement du François Mitterrand en 1988. 

La présence de l’extrême droite explicable

Nul doute que l’électorat juif soit consterné. Il avait placé Alain Madelin en tête avec 21,5% des voix devant Lionel Jospin et Jacques Chirac, n’accordant que 6% à Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret. Les associations de lutte contre le racisme et l’antisémitisme appellent à manifester contre l’extrême droite. Comme c’est le cas alors dans le monde entier, les grands quotidiens israéliens font leur une sur cette élection: « Le choc face au succès du raciste Le Pen », écrit le Maariv.« Consternation: progression dramatique pour le raciste Le Pen », titre le Yediot Aharonot.

On parle d’onde de choc, de tremblement de terre mais en réalité, la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle n’est pas vraiment une surprise. Le Front National a progressé au cours des élections récentes. Et au cours de la campagne, plusieurs facteurs ont joué en la faveur du fondateur du Front National.

La présence de 16 candidats au premier tour signifiait automatiquement que le vote utile fonctionnerait moins, que Jacques Chirac et surtout Lionel Jospin perdraient des voix alors que l’électorat de Jean-Marie Le Pen était moins volatile, plus fidèle, avec des bastions bien ancrés dans le Nord, l’Est et le Sud-est. Sa seule concurrence : Bruno Mégret. 

La deuxième cause qui a expliqué la présence de Jean-Marie Le Pen est la mauvaise campagne de Lionel Jospin. Il avait qualifié Jacques Chirac de « vieux, usé et fatigué ». En oubliant l’électorat populaire et ouvrier qui a voté massivement pour le candidat de l’extrême droite , Jospin a perdu des voix.

La troisième raison qui a joué en faveur de Jean-Marie Le Pen a aussi été la place accordée dans l’actualité aux sujets liés à l’insécurité. Il faut rappeler que la campagne s’est déroulée quelques semaines après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Or, l’insécurité est un thème de prédilection de Jean-Marie Le Pen, alors que Lionel Jospin est peu à l’aise avec ce sujet. L’insécurité est au cœur des préoccupations des français et la presse se fait le relais de cette crainte avec des faits divers qui marquent les esprits.

Un second tour historique 

Le 8 mars 2002, un père de famille est tué à Evreux après une discussion avec des jeunes qui rackettaient son fils. Le 26 mars, un déséquilibré, Richard Durn ouvre le feu sur les élus dans la salle du conseil municipal de Nanterre, faisant huit morts et dix-neuf blessés. Et enfin, trois jours avant le premier tour, un retraité sans histoire, Paul Voise, 72 ans, est agressé par deux jeunes qui le rouent de coups, incendient sa maison à Orléans puis s’enfuient. Le visage tuméfié, le vieil homme, très affaibli, fait la une des journaux, notamment la veille du premier tour.

Le choc passé, la campagne du second tour de la présidentielle de 2002 sera elle aussi inédite sous la Vème République.

Jacques Chirac refuse de débattre avec Jean-Marie Le Pen et le 1er mai, plus d’un million de personnes défilent partout en France contre l’extrême droite. Le 5 mai, Jacques Chirac est réélu avec 82% des suffrages, grâce un front républicain très efficace contre Jean-Marie Le Pen qui n’a pas progressé par rapport au premier tour à part le report des voix de Bruno Mégret, le seul des seize candidats à avoir appelé à voter pour celui dont il a été le numéro deux au Front National pendant plusieurs années. Cette date du 21 avril 2002 reste en tout cas une date désormais marquante dans la vie politique française. Plus encore, elle représente même un traumatisme.

En 2017, certains parlent en effet d’un nouveau 21 avril lorsque les résultats donnent la présence au second tour d’Emmanuel Macron et de Marine le Pen. Le front républicain, comme en 2002, fonctionne bien qu’au second tour, Marine Le Pen, avec 11 millions de voix récoltées et 35%, fasse deux fois le score de son père, quinze ans plus tôt.

Et pour 2022, le spectre du 21 avril ressurgit avec la crainte à droite et à gauche d’un nouveau duel, qui opposerait Emmanuel Macron à Marine Le Pen. Néanmoins, cette fois, la digue du Front Républicain pourrait céder. C’est en tout cas ce que montrent les sondages récents puisque au second tour, si Emmanuel Macron est donné gagnant dans tous les sondages face à Marine le Pen, la patronne du Rassemblement National se situe autour de 45%, un score qui peut atteindre les 48% face à d’autres candidats.

Christophe Dard

LE 21-04-21 - 20:00