La Radio Juive

Afghanistan, la fin de « l’Endless War »

(Crédit: armée américaine)

C’est une page qui se tourne dans le pays. La semaine dernière, le président des Etats Unis Joe Biden confirmait le retrait des troupes américaines déployées en Afghanistan d’ici au 11 septembre 2021, soit 20 ans après les attentats du World Trade Center perpétrés par le groupe terroriste Al Qaida, à l’origine de l’intervention militaire américaine. Pour rappel, l’armée était intervenue pour s’assurer que l’Afghanistan ne serve pas de base pour attaquer à nouveau l’Amérique.

Aujourd’hui, le retrait total des troupes sera accompagné d’un désengagement des alliés de l’Otan. Un accord négocié avec les talibans en 2020 par l’ancien chef de l’état Donald Trump. L’occasion de dresser les enjeux de cette mesure.

Par Ilana Ferhadian

Le retrait des troupes américaines en Afghanistan, une ambition portée depuis 10 ans

 « L’heure est venue de mettre fin à la plus longue guerre de l’Amérique », c’est ce qu’affirmait ainsi la semaine dernière Joe Biden, expliquant que les troupes américaines auront quitté l’Afghanistan avant le vingtième anniversaire des attentats « odieux » du 11-Septembre. Aujourd’hui, 2500 soldats américains sont encore déployés en Afghanistan. A cela s’ajoute 7100 soldats de l’Otan.

Le retrait définitif des soldats dans le pays débutera donc très bientôt, le 1er mai prochain, mais pas de manière précipitée, c’est qu’à tenu à préciser la Maison Blanche. Pour rappel, si le retrait avait été négocié par l’administration de Donald Trump, il était en fait sur la table des discussions depuis très longtemps… Le fruit d’une politique qui se poursuit depuis 10 ans.

Ainsi, Barack Obama puis Donald Trump avaient déjà commencé à y travailler, le nombre de militaires américains passant de 100 000 en 2010 à 8 400 en 2016. Devant l’échec massif des opérations, l’ancien président américain a donc signé ce retrait définitif l’an dernier à Doha au Qatar, au terme de discussions avec les talibans, en échange de leur engagement à lutter contre le terrorisme.

Il faut dire que cette guerre sans fin, guerre interminable, le conflit le plus long de l’Amérique, qui a d’ailleurs été surnommé « The Endless War », a épuisé le peuple américain, qui s’est lassé de cette politique interventionniste mis en place au cours de toutes ces années, surtout sous Barak Obama.

Un échec pour Washington

Finalement, tout cela ressemble à un échec pour Washington, car les choses n’ont pas beaucoup changé sur place, stratégiquement et militairement.
En effet, les Américains n’ont pas réussi à amener une paix durable ni à lutter contre le terrorisme qui est toujours là. Malgré l’élimination d’Oussama Ben Laden, Al Qaida perdure et est presque aussi puissant qu’en 2001. Le réseau terroriste reste ainsi actif au Moyen-Orient et en Afrique. En outre, les divisions ethniques en Afghanistan restent déterminantes et alimentent la révolte des talibans, instrumentalisée par le Pakistan.

Selon Zalmaï Haquani, ancien ambassadeur d’Afghanistan en France, la montée en puissance des talibans illustre l’échec de la politique interventionniste américaine. 

Au final, les talibans, qui avaient très peu de pouvoir en 2001 revendiquent aujourd’hui le monopole du pouvoir.

Les Etats Unis et l’Afghanistan paient un lourd tribut

Le coût de la guerre entre les Etats Unis et les terroristes afghans est particulièrement lourd. D’abord pour le peuple américain ; en 20 ans, plus de 2 400 soldats américains sont morts et 2 000 milliards de dollars ont été dépensés dans cette région. L’intervention américaine a également été terrible pour le peuple afghan, dont les morts se comptent en dizaines de milliers. Ainsi, malgré l’intervention de 46 pays, l’Afghanistan n’est jamais sorti de la guerre et le conflit s’est aggravé avec les talibans. Depuis 1979, s’il y a toutefois eu des progrès notables pour les femmes qui peuvent enfin travailler ou encore étudier, le pays est au point mort.

Quel avenir pour l’Afghanistan ?

La grande question aujourd’hui, c’est où va aller l’Afghanistan après ce retrait ? Et surtout, est ce que les afghans peuvent craindre une reprise des combats après le départ des soldats américains ? Il y a quelques jours, un édito du journal le Point titrait : « Joe Biden abandonne l’Afghanistan aux talibans ».

Effectivement, pour beaucoup d’afghans, les Américains quittent le pays au mauvais moment, car le gouvernement afghan n’a pas les capacités d’assurer la paix et la sécurité de son pays, seul.

Alors, certes, Joe Biden a indiqué qu’il continuerait à soutenir le gouvernement afghan, face à la menace d’un retour des talibans au pouvoir et d’une guerre civile. Mais des doutes remuent la communauté internationale. La Russie dit redouter une escalade qui pourrait  « saper » les efforts de paix. Enfin, certains alliés des Etats-Unis ont aussi exprimé leurs réserves sur l’annonce américaine. 
C’est le cas de la Belgique par exemple. Selon Bruxelles, le départ des troupes américains risque de diminuer la pression sur les talibans.

La stabilité du pays est donc remise en cause. D’autant plus que oui, les insurgés ont quand même progressivement repris du poil de la bête en Afghanistan. Ils ont entamé des négociations de paix directes inédites avec le gouvernement de Kaboul et du président afghan Ashraf Ghani, sans aucun succès. Des échecs de négociations qui font craindre une éventuelle reprise des combats après le retrait américain.
En tout cas plusieurs scénarios sont envisagés, ce qu’à expliqué chez nos confrères de RFI le spécialiste de l’Afghanistan Gilles Dorronsoro. Deux scénarios, d’abord le positif : un gouvernement d’union nationale qui permettrait aux talibans de s’installer à des postes de gouvernement et de prendre progressivement le pouvoir, ou bien, deuxième scénario, le plus redouté, une vague d’offensives des talibans dès le départ américain, en cas d’absence d’union avec le gouvernement afghan.

Une mission de l’ONU reste sur place

En tout cas, en dépit du départ des troupes américaines et de l’Otan cette année, l’ONU maintiendra bien sa mission politique d’aide à l’Afghanistan, ce qu’à annoncé, en se voulant certainement rassurant, le 15 avril dernier le porte-parole du secrétaire général des Nations unies, Stéphane Dujarric. Le travail des Nations Unies en Afghanistan se poursuivra donc, notamment dans le domaine du développement humanitaire. «L’ONU continuera à s’adapter à la situation sur le terrain» a t-il déclaré.

Pour rappel, la mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan, baptisée Unama est une petite mission politique sans Casques bleus (elle n’est donc pas militaire), dirigée par deux émissaires, à la fois une canadienne et un français. Au total, elle compte 1.200 employés dont une grande majorité de nationalité afghane. 

Enfin, un point positif également, il ne s’agit pas d’un désengagement financier vis à vis du gouvernement afghan, puisque l’armée afghane, qui est une armée relativement volumineuse, qui détient aussi une police formée à grande échelle reste financée par Washington.

Conclusion

De nombreuses questions restent en suspens. Si Washington n’a pas réussi à stabiliser l’Afghanistan, les Etats Unis ont probablement toutefois réussi à protéger leurs territoires de nouvelles attaques. Mais aujourd’hui, cette guerre d’Afghanistan, à laquelle la France a prit part jusqu’en 2012, est lourde d’enseignements. Nos forces armées sont elles efficaces ? Ont-elles un intérêt quand il n’y a aucune perspective d’évolution politique sur place ? Ces questions sont aussi à l’ordre du calendrier militaire français, avec l’opération Barkhane au Mali notamment, effective depuis janvier 2013. Après plus de huit ans, en effet, la stabilisation n’est toujours pas achevée, alors que le risque de régression est, lui, bien réel.

Ilana Ferhadian

LE 19-04-21 - 13:44