(Crédit: Store Norske leksikon)

PORTRAIT. Theodor Herzl, les 125 ans de « l’Etat Juif »

C’était le 15 février 1896. Apparaissait alors dans la vitrine d’une librairie de Vienne un ouvrage mystérieux, un opuscule baptisé Der Judenstaat (L’État juif, recherche d’une réponse moderne à la question juive). Nous célébrons ce mois-ci les 125 ans de la publication de cet ouvrage historique publié par Theodor Herzl… Un livre écrit en seulement six semaines, mais pourtant considéré comme le fondement du sionisme moderne et laïc, dans lequel Théodor Herzl analyse la question des Juifs. L’occasion de revenir ce matin sur la genèse de ce livre fondateur et la personnalité de Theodor Herzl.

Par Ilana Ferhadian

Introduction

Nous sommes donc en 1896, mais ce n’est pas le premier livre sioniste à faire son apparition, car 15 ans plus tôt, on a tendance à l’oublier, était publié ce magnifique plaidoyer : « Auto-émancipation ! Avertissement d’un Juif russe à ses frères », du médecin russe Leon Pinsker.

Déjà alors il faisait le développement de thèmes majeurs : la fondation urgente d’un État indépendant pour les juifs, et l’antisémitisme grandissant en Europe. Mais Herzl va plus loin. Il est le premier à promouvoir une action politique immédiate bénéficiant de la reconnaissance internationale.

Theodor Herzl expose ainsi dans son ouvrage les trois principes fondamentaux du sionisme moderne. D’abord, l’existence d’un peuple juif, fait acquis. Deuxièmement, l’impossibilité de l’assimilation du peuple juif à d’autres peuples. En effet, selon Theodor Herzl, les peuples du monde ne pourront pas supporter, à longue échéance, ni le Peuple d’Israël en leur sein, ni son particularisme religieux, ni ses leaders, ni sa mentalité. Donc, troisième postulat, selon Herzl, il est alors plus que nécessaire de créer un État particulier, qui prenne en charge le destin des juifs. 

Théodor Herzl, un Juif assimilé…

Étonnamment, la position de Theodor Herzl est amusante car lui et sa famille sont finalement des gens très bien intégrés dans la société blanche catholique européenne. Les Herzl sont bourgeois et commerçants. Et l’assimilation ne semble d’ailleurs pas trop pénible aux yeux d’Herzl, déjà  passablement « déjudaisé » et très peu croyant. En 1875, alors adolescent, Theodore Herzl est même inscrit au Lycée évangélique de la ville, une école chrétienne fréquentée par les fils de riches bourgeois Juifs de Hongrie. Il n’est donc pas du tout communautarisé !

Theodor Herzl, entre 1870 et 1880. Source : The Herzl Museum

Pire, il tente même au début de comprendre, voire de justifier et de rendre service à l’antisémitisme ! Epri de bonne volonté, en 1893, trois ans avant l’écriture de l’Etat Juif, Theodore Herzl songe même à requérir l’intervention du pape contre l’antisémitisme ; en échange, il s’engagerait à prêcher la croisade pour la  conversion  volontaire  au  christianisme,  le  baptême  généralisé  et  les  mariages  mixtes !

La révélation avec l’affaire Dreyfus

Mais finalement, cet homme qui ignore à peu près tout de la religion juive et qui fête Noël avec ses  enfants, aura un véritable électrochoc pendant l’affaire Dreyfus. D’autant plus qu’il assiste en particulier à la cérémonie de dégradation du capitaine dans la cour des Invalides. C’est donc dans ce contexte de fort antisémitisme que naît sa révolte intérieure. Tout de suite, il comprend que la place des juifs est peut être ailleurs.

Theodore Herzl tire alors la conclusion qu’il est illusoire pour les juifs de chercher leur salut dans l’assimilation et qu’ils doivent posséder leur propre État. Un État qui doit être en mesure d’offrir un refuge à tous les juifs qui viendraient à être persécutés. Theodore Herzl prend enfin toute la réalité de sa particularité juive. Bien plus qu’un soldat français traitre, on châtiait un Juif, éternel  bouc  émissaire.  Pour  Herzl s’effondre  alors  tout  ce  en  quoi  il  avait  eu  foi,  la  justice et l’humanité. C’est l’inspiration qui le frappe alors, et il écrit alors le fameux « Etat Juif».

Le sursaut après Der Judenstaat : le congrès de Bâle

La brochure, connait immédiatement le succès en Europe de l’Est. Du vivant d’Herzl, pendant les huit années qui suivent cette première publication, l’ouvrage est édité à 17 reprises : six fois en allemand, deux en hébreu, deux en anglais, trois en russe, une en français, une en yiddish, une en bulgare et une en roumain.

Der Judenstaat, 1896

L’influence de l’idéologie présentée dans le livre est tel que dans les mois qui suivent la parution du livre, Theodor Herzl et ses amis sionistes, comme lui, Max Nordau et Israël Zangwill décident de réunir un congrès. Le fameux congrès de Bâle.

A l’époque, il faut savoir pourtant que c’est la ville de Munich qui est pressentie mais les rabbins locaux, comme l’immense majorité des rabbins, se montrent hostiles au mouvement sioniste. C’est donc finalement à Bâle, en Suisse, que se retrouvent en août 1897 plus 200 délégués juifs. C’est d’ailleurs au cours de ce congrès qu’est fondée l’Organisation sioniste mondiale, afin d’établir les bases économiques du futur État. Une Banque nationale juive est créée. Theodore Herzl sera président de l’organisation jusqu’à sa mort. Lors du congrès de Bâle, les choses semblent donc enfin se concrétiser.

Theodor Herzl observant le Rhin au balcon de son hôtel à Bâle lors du 5ème congrès sioniste en 1901. Crédit : Ephraim Moses Lilien

Un Etat Juif en Afrique ?

Reste à savoir où sera crée ce fameux Etat Juif. Et à l’époque, ce n’est pas si évident, car certaines voix sionistes parlent de l’élaboration d’un état juif en Afrique. C’est le fameux projet OUGANDA, sous l’impulsion de Joseph Chamberlain, le premier ministre britannique de l’époque qui l’avait proposé à Theodor Herzl.

Ainsi, certains délégués juifs (la majorité à vrai dire) sont tellement impatients qu’ils sont prêts à accepter ce projet. Ce sont les fameux «  territorialistes », qui ne pensent pas alors forcément au fait que cela n’a aucun sens…

Heureusement, le projet n’aboutira pas. Car, la seule véritable terre légitime des juifs, c’est leur terre ancestrale et biblique, la Judée, qui avait été injustement renommée Palestine-Syrie par l’empereur romain Hadrien en 135 après notre ère. Les Juifs savent que leur seule place est dans cet état.

C’est donc dans une grande allégresse que la Palestine sera finalement choisie comme terre des juifs, bien qu’elle le soit symboliquement depuis des millénaires, et qu’une communauté juive y demeurait toujours présente, malgré les différentes menaces et empires successifs. Theodor Herzl défend ainsi dans son livre l’idée avant-gardiste de restaurer sous une forme moderne l’entité nationale juive qui avait existé en Judée bien avant l’instauration de la Palestine par les envahisseurs romains ou byzantins. Pour lui, seul cet État national juif offrirait une solution au problème de l’antisémitisme.

La naissance du sionisme moderne

Une thèse qui suscite d’emblée l’enthousiasme chez les juifs du Moyen-Orient, et qui rejoint aussi les aspirations de nombreux militants sionistes qui, depuis une quinzaine d’années, ont commencé à émigrer en Palestine britannique.Même si c’est vrai, la publication du livre en 1896 entraîne aussi une vive opposition, à la fois dans le judaïsme officiel et chez les rabbins d’Europe Occidentale. Le plan a également été compliqué à faire accepter d’une manière générale car la Palestine, étant à l’époque alors sous domination ottomane, les Juifs n’avaient aucun pouvoir.

Theodor Herzl in Basel, site of First Zionist Congress. Credit: Central Zionist Archive/Courtesy Simon Wiesenthal Center

Theodor Herzl tente le tout pour le tout. Il tente ainsi de négocier avec le sultan turc Abdülhamid II, sympathisant de la cause sioniste. Mais aussi un personnage atroce, puisque à cette même période, Abdulhamid entretient une haine féroce contre les Arméniens de Turquie, menant de terribles massacres contre eux. Ce sont les massacres «hamidiens». D’ailleurs, à ce propos, c’est la raison pour laquelle certains arméniens malheureusement encore aujourd’hui font la confusion entre les actes d’Abdulhamid II et les volontés de Theodore Herzl, comme si Herzl et les juifs étaient responsables de leur situation ou avaient été complices des massacres commis. Cela ne fût jamais le cas !

Quoi qu’il en soit, les négociations avec Abdulhamid se révèlent infructueuses, de même que les rencontres de Herzl avec d’autres dirigeants, chefs d’État ou financiers. Mais brûlant de zèle, l’auteur de l’Etat Juif ira jusqu’au bout, et Theodore Herzl  s’adressera aux riches philanthropes juifs,  De Rothschild bien sûr mais aussi le richissime  baron  Maurice  de  Hirsch,  bien  connu  pour  son  aide  aux  implantations  de Juifs  russes  en  Argentine. Sans succès.

Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve…

Herzl meurt quelques années plus tard, le 3 juillet 1904, avant d’avoir vu se réaliser son idéal, la fondation d’une patrie juive. En 1949, sa dépouille est transférée sur le mont Herzl.

Une question demeure alors : qu’aurait pensé Theodore Herzl de l’état d’Israel actuel ? En serait-il fier ? Nul n’en doute, après les persécutions et la Shoah, le peuple juif s’est relevé de ses cendres et a su fonder un véritable pays dans lequel il est désormais maître, et ça je crois que c’était réellement le rêve de Theodore Herzl. « Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve » disait il. Une prophétie qui semble bien s’être réalisée.

Ilana Ferhadian