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Procès Eichmann : aux origines d’une justice internationale

C’était le 11 avril 1961, le début du procès du bourreau nazi Adolf Eichman. Il sera jugé durant 8 mois à Jérusalem en Israel. Après de vifs discours, et un procès ultra médiatisé partout dans le monde, c’est au mois de décembre 1961 que l’on connaissait alors enfin la sentence. L’ancien officier SS, Adolf Eichmann, un des responsables de la planification du génocide juif est condamné à mort. Un procès très important dans la mise en place de la justice pénale internationale, 15 ans après le procès de Nuremberg.

Par Ilana Ferhadian

Un procès médiatisé à travers le monde

Toutes les caméras du monde et toute la presse ont alors les yeux rivés sur Jérusalem, et pour cause. C’est un procès exceptionnel car il met en cause l’administrateur en chef du plus grand génocide de l’histoire, à la tête du Bureau de la Gestapo sur les affaires juives pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Grâce aux comptes rendus de la presse, des millions de personnes à travers le monde peuvent ainsi suivre l’évolution de son procès , qui se déroule alors dans un tribunal spécialement aménagé pour l’occasion. Un procès qui attire d’ailleurs deux fois plus de journalistes qu’à Nuremberg et qui est presque intégralement filmé pour les télévisions du monde entier, malgré les réticences à l’époque du premier ministre israélien David Ben Gourion. La planète entière découvre alors en direct le nazi Eichmann dans une cage de verre blindée, écoutant un interminable défilé de témoins décrivant son rôle dans le transport des victimes de la Shoah. Des témoignages plus bouleversants les uns que les autres.

Longtemps fugitif, toujours nazi

Au total 15 chefs d’accusation sont ainsi portés contre celui qu’on appelé l’initiateur de « La solution finale ». C’est une victoire pour la justice, car Adolf Eichmann fût longtemps fugitif. Certes, il a d’abord été arrêté et détenu dans un camp américain après la chute de Berlin en avril 1945, mais il réussit à s’en échapper dès 1946. Grâce à des réseaux catholiques et anticommunistes, Eichmann s’enfuyait 4 ans plus tard, en 1950, en Argentine, sous une fausse identité, dont notamment Ricardo Klement. Il parvient même à avoir d’autres enfants, puisqu’en 1940, il a seulement un peu plus de 40 ans.

Faux passeport argentin au nom de Ricardo Klement

Enfin, Eichmann ne rompt pas ses liens avec le nazisme ! Puisqu’en 1960, il envisage d’élaborer une contre-histoire du nazisme pour contrer les premiers écrits des historiens sur ce sujet.

Un kidnapping bien rôdé

Manque de discrétion de sa part ? Israël, encore traumatisé de la Shoah, parvient à le retrouver. Après plusieurs semaines de traque, un commando israélien très bien informé et très bien préparé le kidnappe le 11 mai 1960 près de Buenos Aires. Drogué et revêtu d’un uniforme de la compagnie aérienne israélienne El Al, Eichmann est ainsi brillamment exfiltré clandestinement vers Israël par les agents du Mossad. Une histoire incroyable racontée d’ailleurs dans plusieurs livres et films, et notamment dans le film récent « Opération finale » sur Netflix.

C’est une incroyable victoire de l’état d’Israel, et un soulagement. Pour trois raisons. La première c’est que les israéliens souhaitent juger eux-mêmes ce criminel nazi et non recourir à la création d’un tribunal pénal international. Comment ? Grâce à une loi crée en 1950 par l’état d’Israël et qui concerne spécifiquement le jugement des nazis et de leurs collaborateurs. 

Une loi israélienne pour punir les crimes contre l’humanité

Une loi israélienne qui punit de mort les crimes contre le peuple juif, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre, tous trois imprescriptibles. En somme, une loi rétroactive. En fait, elle s’applique à des faits commis hors du territoire et elle autorise la poursuite de faits déjà jugés auparavant. Ainsi appliquée à des crimes commis contre les Juifs européens avant la fondation de l’État d’Israël, la loi confère à l’état une pleine et entière légitimité pour juger en leur nom et même au nom de tous les Juifs morts ou vivants. 

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Cette loi est capitale, dans la réflexion sur la possibilité de juger d’autres crimes de masses qui sont déclarés imprescriptibles dans les années suivantes par des accords internationaux.

La deuxième raison de ce soulagement après le kidnapping d’Adolf Eichmann, c’est l’incidence politique d’un tel procès, car c’est la première fois qu’Israël juge dans un cadre légal ceux ayant voulu éradiquer le peuple juif…. Il a donc clairement pour but de consolider l’ identité nationale de l’état d’Israël, lui permettant également d’afficher au monde qu’Israël défend bien les intérêts et les souvenirs des juifs morts ou vivants du monde entier.

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Enfin, troisième raison, c’est un procès évidement historique mais aussi mémoriel puisqu’il peut jouer un rôle important dans l’élaboration d’une mémoire collective de la Shoah en Israël. D’autant plus que le procès Eichmann intervient à une période qui fait la transition entre une génération qui a été victime de la Shoah et la suivante, qui se doit de se battre pour son existence.

Une détention ultra surveillée

La détention d’Eichmann durant toute la durée de son procès, donna lieu à des mesures de sécurité draconiennes. S’il est d’abord emprisonné simplement à la prison de Yagur, près de Haïfa, il sera vite transféré à la prison de Ramla, non loin de Tel Aviv.

Et face à l’administration pénitentiaire qui souhaitait à tout prix éviter que le détenu ne se suicide ou soit assassiné par vengeance, ce sont 22 gardiens qui furent recrutés, et on veilla à ce qu’aucun d’entre eux ne fût ancien déporté ou ait perdu sa famille dans les camps. Pour vous dire à quel point les gens qui l’approchaient étaient triés sur le volet.

Nazi war criminal Adolf Eichmann walking in yard of his cell in Ramle prison

Eichmann disposait alors d’un « appartement » de cinq pièces, situé à l’étage d’une aile de la prison, auquel aucun gardien ashkénaze (donc susceptible d’être originaire d’Allemagne ou d’Europe de l’Est) n’était autorisé à monter. 
Enfin, plus incroyable encore, la nourriture du détenu et de ses gardiens arrivait à la prison dans des récipients scellés, afin d’éviter toute tentative d’empoisonnement, et les plats d’Eichmann étaient même préalablement goûtés par ses geôliers avant qu’ils ne lui soient servis…

Une défense peu crédible, une exécution attendue

Pendant ce temps, Adolf Eichmann, lui, clame « son innocence ». Eichmann affirme alors devant les juges n’avoir été qu’un simple rouage dans la mécanique allemande, forcé de se soumettre aux ordres de ses supérieurs… Il affirme alors être un « idéaliste », et dans une note à son avocat, début juin 1961, Eichmann exprime même son « admiration » pour les procureurs et pour un des juges. Cela ne suffira pas à sa pauvre défense. Il est un des plus gros responsables de l’Histoire dans la mort de millions de juifs. Il sera donc exécuté.

Le 15 décembre 1961, le tribunal reconnaît l’accusé coupable de crimes contre le peuple juif, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Les demandes de grâce ayant été refusées, Eichmann est pendu 5 mois plus tard, le 31 mai 1962 par l’agent pénitentiaire Shalom Nagar, juif israélien d’origine yéménite.

D’après le souvenir de Shalom Nagar, Eichman n’a rien dit : « Il n’y avait là qu’Eichmann et moi », dit-il. « Je me tenais à un mètre de lui et le regardais droit dans les yeux. Il refusa qu’on lui bande les yeux, et il portait encore aux pieds des pantoufles à carreaux ordinaires. J’ai tiré la manette et il est tombé en se balançant au bout de la corde. » 

Le corps d’Adolf Eichmann est incinéré dans un crématorium construit spécialement à cet effet, dans la cour de la prison, et ses cendres sont dispersées en Méditerranée, conformément aux dernières volontés d’Eichmann lui-même. Si Israël acceptera cette requête, le pays demanda que ses cendres soient jetées en dehors de ses eaux territoriales afin d’éviter qu’elles ne « souillent » le territoire de l’État hébreu.

Les bases d’une justice internationale

Le procès Eichmann a entraîné un fer de lance pour la justice internationale, qui n’avait à l’époque aucune structure solide pour pouvoir juger des criminels comme Eichmann… Suivront ainsi d’autres procès de criminels nazis, en Allemagne dans les années 1960-1970 (ceux de Francfort, Stuttgart ou Cologne) et en France dans les années 1980-1990 (avec les procès Barbie, et Papon).

Ce nouveau raisonnement va donc considérablement influencer la mise en place de la Cour Pénale Internationale, mais il faudra toutefois attendre la fin de la guerre froide pour que cette justice apparaisse pleinement avec la création de juridictions internationales.

Ilana Ferhadian