(Crédit: DR)

PORTRAIT. Joséphine Baker: une femme libre et engagée

Chanteuse, danseuse et meneuse de revue, Joséphine Baker est une artiste que l’on ne présente plus. Nous célébrions lundi 12 avril les 46 ans de sa disparition. C’était l’occasion de lui rendre hommage et de revenir sur son parcours hors du commun. Joséphine Baker est la première femme noire à accéder au rang de vedette en Europe. Elle mènera plusieurs combats contre le racisme, l’antisémitisme, pour les droits civiques des personnes noires aux États-Unis, devenant ainsi le symbole d’une femme engagée, entrée dans la Résistance française, elle est notamment connu pour avoir cacher des juifs. 

Par Ilana Ferhadian

Des origines modestes 

Née en 1906, Freda Josephine McDonald, alias Joséphine Baker est issue d’une famille espagnole, afro-américaine, plutôt pauvre. Un an après sa naissance, son père, le musicien de rue Eddie Carson, quitte le foyer, un événement dramatique qui aura un impact considérable dans sa vie. La mère de Joséphine, Carrie McDonald, se remarie plus tard avec un ouvrier. Les temps sont alors durs pour la famille. Pour subvenir aux besoins de la famille qui s’agrandit, Joséphine passe une partie de son enfance à alterner entre l’école et les ménages qu’elle effectue pour des gens aisés. Si bien qu’à 13 ans finalement, elle est obligée de quitter l’école, la jeune femme se marie dans la foulée avec un certain Willie Wells. Le très jeune couple contribue à faire vivre la famille.

Joséphine Baker à Saint-Louis

Mais ce mariage ne durera pas. Joséphine est téméraire, et a d’autres ambitions. Dès l’âge de 8 ans, elle crée des spectacles de danse et rejoint même un trio d’artistes intégré dans la fameuse troupe itinérante des Dixie Steppers ! C’est à ce moment-là qu’elle rencontre son second mari. Joséphine fait la rencontre de Willie Baker, qu’elle épouse en 1921, soit un an après son premier divorce. A l’époque, pour gagner sa vie, l’artiste danse au Standard Theater, où elle gagne 10 dollars par semaine. Joséphine voit grand. Ambitieuse, à 14 ans seulement, l’envie de se produire à Broadway la pousse à quitter son second mari. Elle tente alors sa chance à New York.

Le début de sa carrière 

Sa carrière débute véritablement une fois là-bas. Elle est alors embauchée dans la première comédie musicale qui met en scène des personnes noires, une comédie baptisée « Shuffle Along ». Une aventure qui durera 2 ans. Elle fera ensuite plusieurs expériences… jusqu’à une rencontre capitale : celle avec Caroline Dudley Reagan, l’épouse d’un diplomate. Immédiatement, elle reconnaît en Joséphine Baker un grand potentiel et lui offre donc un salaire de 250 dollars par semaine à la condition que celle-ci accepte de la suivre en France. L’objectif étant de prendre la tête d’un spectacle intitulée la « Revue Nègre ».

Joséphine Baker devient une immense star, et remplit rapidement les salles. Au-delà de son talent, souvent contesté par ailleurs, c’est surtout son image qui devient une légende, et ses prestations controversées. Dans la “Revue Nègre”, elle est nue, vêtue d’un simple pagne et de fausses bananes. Elle danse le Charleston, dans un décor de savane et au rythme des tambours.

Une notoriété grandissante

Un spectacle parodique du monde blanc. Car pour elle, il s’agissait de se moquer des blancs et de leur manière de gérer les colonies car « la France », disait-elle, « bien que moins raciste que les Etats-Unis, a tout de même des progrès à faire concernant les gens de couleurs et leur insertion dans la société !« . Toutefois, pour elle, ce voyage est une vraie libération, car la situation des noirs est bien meilleure à l’époque en France qu’en Amérique.

Joséphine Baker est désormais connue sur tout Paris, se produit notamment au théâtre des Champs Elysées, puis aux Folies Bergères, au casino de Paris et dans tous les endroits guindés de la capitale. Elle devient un vrai phénomène pour le public parisien des années folles. Elle s’installe à Paris durablement et obtiendra la nationalité française en 1937. Les années 30 contribueront à son véritable essor. Puisqu’en plus de la danse, sa première passion, elle s’exerce aussi à la chanson au cinéma. Deux films lui seront d’ailleurs consacrés : Zouzou avec Jean Gabin notamment, puis Princesse Tam Tam, entre autres, qui ne rencontreront malheureusement pas le succès espéré. 

Toutefois, elle reste une icône à Paris, et devient l’égérie des milieux artistiques, dans le milieu du jazz particulièrement et des cubistes. En 1931, « J’ai deux amours », composée par Vincent Scotto, devient son plus grand succès…

Une vie consacrée à l’engagement

Quelques années plus tard, Josephine Baker rencontre le jeune courtier en sucre Jean Lion, de son vrai nom Jean Levy, un homme juif, qui subit alors l’antisémitisme de plein fouet. C’est alors le début d’un autre combat qui va accompagner sa vie : la Seconde Guerre mondiale. Josephine Baker s’engage dans la Résistance en 1939.

Elle refuse de chanter à Paris tant que les Allemands y sont. Chaque soir, Joséphine Baker assure la gestion à ses frais d’un centre d’accueil de réfugiés à la Gare du Nord. Elle travaille aussi de concert avec le service de renseignement de l’armée, grâce à Jacques Abtey, officier du renseignement français. Il cherche alors des personnalités bénévoles, dignes de confiance pour recueillir des données compromettantes sur l’ennemi. Joséphine est chargée de se rendre dans des réceptions diplomatiques afin d’y recueillir des informations. Se rendre partout, sans éveiller aucun soupçon, afin de recueillir des renseignements sur l’activité des agents allemands.

Ainsi, l’artiste, sous couverture, réussit à obtenir, lors de ces soirées qui ont surtout lieu dans les ambassades d’Italie et du Portugal, de précieux renseignements sur les mouvements des troupes allemandes et les intentions de Mussolini au début de la guerre. 

« C’est très pratique d’être Joséphine Baker », dira-t-elle plus tard, expliquant: « Qui oserait fouiller Joséphine Baker jusqu’à la peau ? Les papiers informatifs sont bien mis à l’abri, attachés par une épingle de nourrice. D’ailleurs mes passages de douane s’effectuent toujours dans la décontraction… Les douaniers me font de grands sourires et me réclament effectivement des papiers… mais ce sont des autographes ! »

Elle obtient aussi un brevet de pilote. Une nouvelle ruse pour masquer son engagement dans le contre-espionnage. Elle fait mine de rejoindre les Infirmières Pilotes Secouristes de l’Air, mais en réalité, elle accueille à l’abri des regards des réfugiés de la Croix Rouge.

L’année charnière sera l’année 1940, Joséphine Baker, qui habite Le Vésinet, quitte sa ville pour le château des Milandes en Dordogne. Là bas sera formé un vrai groupe de résistants. C’est dans ce château que seront cachés des juifs, mais aussi des armes. Sa propriété sera d’ailleurs plusieurs fois fouillée par les nazis, mais ils ne trouveront rien grâce à la sympathie que Joséphine Baker leur inspire.

Joséphine Baker, philanthrope

En Juin 1941, Joséphine Baker tombe malade et sera hospitalisée pendant un an et demi. Toutefois, cette hospitalisation ne met pas un terme à son activité de renseignement, bien au contraire. Sa chambre devient un centre d’échanges d’informations secrètes. Elle s’emploie également à convaincre tous les officiels américains qu’elle rencontre de soutenir le général de Gaulle et la France Libre. A peine rétablie, Joséphine Baker part ensuite soutenir le moral des troupes et organise des spectacles en remettant à l’armée française l’intégralité de ses cachets. Entre 1943 et 1944, elle mettra à la disposition des œuvres sociales de l’armée de l’air plus de 10 millions de francs, soit 1 million d’euros.

Lors de son passage à Alger en 1943, le général de Gaulle, lui offrira du coup une petite Croix de Lorraine en or. Une récompense qu’elle vendra aussi par la suite aux enchères pour la somme de 350 000 francs au profit exclusif de la Résistance.

Pour sa bravoure, elle sera récompensée à la fin de la guerre. Elle recevra la Légion d’honneur pour ses services. En 1947, elle achètera ensuite le château des Milandes avec son mari (encore un nouveau mari !), le chef d’orchestre de jazz Jo Bouillon. C’est là qu’elle réalisera son rêve de grande famille. Une « tribu arc-en-ciel ». Elle adopte alors 12 enfants de différentes origines.

Et elle cherchera à nouveau l’approbation de ses compatriotes américains lors d’une tournée en 1951. Malheureusement, l’apartheid qui règne aux Etats Unis aura raison de sa carrière. Débutera alors un tout nouveau combat : la lutte pour les droits civiques. Joséphine Baker mourra à Paris dans le 13ème arrondissement le 12 avril 1975.

Conseil lecture : Joséphine Baker, le roman graphique par Catel et Bocquet.

Ilana Ferhadian