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Moines de Tibhirine: 25 ans de mystère

Radio J revient sur l’enlèvement de sept moines du monastère de Tibhirine, une zone montagneuse reculée d’Algérie. Après 56 jours de séquestration, leur mort avait été  annoncée le 21 mai 1996 par le Groupe Islamique armé (GIA). Après avoir été égorgés, les têtes des sept moines ont été retrouvées dans un fossé, quelques jours plus tard.

Vingt-cinq ans après, de nombreuses zones d’ombre persistent sur le rapt et l’assassinat des moines de Tibhirine. L’hypothèse d’une implication des services secrets algériens est prise au sérieux depuis plusieurs années, alors que les relations sont à nouveau très tendues entre la France et l’Algérie.

Douze ouvriers chrétiens égorgés

Dès le début des années 1990, les sept moines du lieu de culte situé à 90 kilomètres au sud d’Alger, sur les contreforts de l’Atlas, se sentent de moins en moins en sécurité. Le 14 décembre 1993, douze ouvriers chrétiens, de nationalité croate, sont égorgés à quelques kilomètres du monastère. Dix jours plus tard, veille de Noël, un groupe de l’armée islamique du salut fait irruption dans le monastère. Son chef veut emmener le médecin de la communauté, le frère Luc, de son vrai nom Paul Gabriel Dochier. Le prieur du monastère, Christian de Chergé, refuse, puis insiste en rappelant que le frère Luc se met à la disposition de tous les malades qui viendront au monastère. Le groupe de l’armée islamique quitte alors les lieux. A noter que depuis 1991, l’Algérie est plongée dans une sanglante guerre civile entre le gouvernement et divers groupes islamiques. 

 Victoire des Islamistes 

Tout commence par la victoire aux élections législatives fin 1991 du Front islamique du salut. Le parti avait été créé peu de temps avant, et avait profité de la crise politique et économique dans le pays pour s’imposer. Durant sa campagne, il n’a eu de cesse d’évoquer un « complot juif », qui serait une menace pour l’Algérie. Après cette victoire des islamistes, l’armée reprend la main et le Front islamique du salut est dissous par les autorités. C’est alors que la branche armée du Front islamique du salut s’engage dans une guerre contre les autorités, tout comme un groupe armé encore plus violent, le Groupe Islamique armé, le GIA. Les attentats et les exécutions se multiplient au cours de ces années noires. L’Algérie sombre dans le chaos et les français vivant dans le pays font partie des cibles privilégiées. 

Le 21 septembre 1993, deux géomètres français, Emmanuel Didier et François Berthelet, sont assassinés à Sidi Bel Abbès par un groupe du GIA. Un mois plus tard, trois agents consulaires français sont enlevés à Alger mais libérés sans contrepartie. Le 27 décembre 1994, quatre religieux, que l’on nommera les quatre pères blancs de Tizi Ouzou, sont assassinés par des islamistes en Kabylie.

L’enlèvement de sept moines

C’est dans ce contexte que dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, un groupe armé pénètre de force dans le monastère de Tibhirine et entre dans le dortoir où ils enlèvent sept moines. Parmi eux, le prieur de la communauté, Christian de Chergé, 59 ans, le frère Luc, 82 ans, évoqué précédemment. Les cinq autres frères, Christophe Lebreton, Michel Fleury (le cuisinier de la communauté), Bruno Lemarchand, Célestin Ringeard et Paul Favre-Miville (chargé de l’irrigation du potager) ont entre 45 et 66 ans. Pendant plusieurs semaines, aucune nouvelle puis courant avril, le GIA affirme que les sept moines vont bien et qu’ils seront relâchés en échange de la libération de prisonniers. Une preuve qu’ils sont bien vivants existe via une cassette audio où l’on entend leur voix, un enregistrement remis au consulat de France à Alger. En parallèle, l’enquête est menée en France par la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure) , la DST (Direction de la Surveillance du territoire). Pourtant les négociations n’avancent pas. Deux mois après leur enlèvement, le 21 mai 1996, un communiqué du GIA annonce que les sept moines ont été égorgés. 

Découverte des têtes de moines

Quelques jours plus tard, le Gouvernement algérien annonce la découverte des dépouilles des moines près du monastère, mais seules les têtes ont été retrouvées. Les funérailles ont lieu à la basilique Notre-Dame d’Afrique d’Alger et les moines sont enterrés au monastère de Tibhirine. En 2018, les moines sont béatifiés par le pape François. En février 2004, le parquet de Paris ouvre une information judiciaire pour “enlèvements, séquestrations et assassinats en relation avec une entreprise terroriste”. Ces dernières années, les crânes ont été exhumés et analysés. Le rapport d’autopsie en 2018 confirme que les décapitations ont eu lieu post-mortem, mais que les moines ont bel et bien été égorgés. Vingt-cinq ans après les faits, le mystère au sujet des auteurs de leur assassinat demeure intact.

La version officielle implique le Groupe islamique armé et l’un de ses chefs, Djamel Zitouni, qui sera éliminé en 1996. Les corps des moines n’ont à ce jour pas été retrouvés. Il n’y a pas eu d’autopsie officielle et rien ne prouve que les communiqués du GIA en 1996 venaient du groupe terroriste. Par ailleurs, dans ces mêmes textes, il est question d’égorgement. Or, il s’agit de décapitation.

Une bavure de l’armée algérienne ? 

Un autre piste a également été avancée il y a quelques années :  celle d’une bavure de l’armée algérienne. Début juillet 2009, le général François Buchwalter, attaché militaire à l’ambassade de France à Alger à l’époque, fait une déposition dans laquelle il déclare que les sept moines auraient été tués par erreur depuis un hélicoptère de l’armée algérienne, lors d’une opération, pensant qu’il s’agissait de membres du GIA. L’armée algérienne, embarrassée, aurait ensuite été obligée de décapiter les cadavres des moines pour faire croire à un assassinat commis par les terroristes. Or, des documents émanant de plusieurs ministères français ont été remis et mentionnent que des raids aériens de l’armée algérienne ont bien eu lieu dans la région où se trouvaient les moines, au moment de l’annonce de leur mort. La piste la plus répandue est que les services secrets algériens ont commandité l’assassinat des moines de Tibhirine. Cette hypothèse a été avancée en Algérie mais également en France.

Dans des documents déclassifiés en 2009, il apparaît que le directeur adjoint de cabinet du ministre des Affaires étrangères d’alors, Hervé de Charette,  envisageait à l’époque la possibilité d’un enlèvement dirigé par les autorités algériennes. Le général Philippe Rondot, n°2 de la Direction de la surveillance du territoire, la DST, avançait la même éventualité dans ses notes.

Et ce week-end, le Figaro a publié le récit détaillé d’un ancien officier du Département du renseignement et de la sécurité en Algérie. Dans cette note des renseignements français, Karim Moulai, qui vit à Londres depuis 20 ans, et a travaillé pour la DRS de 1987 à 2001, accable les services secrets algériens. 

L’intention du gouvernement algérien était de « mettre la pression » sur Paris, suspecté de soutenir trop mollement Alger face aux terroristes. Le projet aurait alors été de confier à Djamel Zitouni, l’un des chefs du GIA, l’enlèvement des moines, afin de provoquer des négociations avec la DGSE et une plus grande implication de la France dans le conflit. Les choses auraient dérapé quelques jours après l’enlèvement, alors que de « vrais djihadistes » auraient tenté de s’emparer des otages de Zitouni. Dans la confusion, les sept moines français auraient alors été assassinés puis décapités.

Des tensions entre la France et l’Algérie

Vingt-cinq ans après le drame, les familles des religieux attendent toujours des réponses à leurs questions, mais les relations glaciales ces jours-ci entre Paris et Alger n’incitent pas à l’optimisme.

Jean Castex a annulé sa visite dans la capitale algérienne hier, officiellement pour des raisons sanitaires. Mais des sources proches du dossier évoquent des motifs diplomatiques. l’Algérie aurait été vexée que la délégation française soit moins importante que prévu. Vendredi, au cours d’une des manifestations du Hirak qui secoue le pays depuis de nombreux mois, des slogans anti-français sont réapparus. Et puis en fin de semaine, le ministre algérien du travail a déclaré que La France est un « ennemi traditionnel et éternel » de l’Algérie.

Conseil cinéma: le film Des Hommes et des dieux de Xavier Beauvois, sorti en 2010, qui revient sur l’enlèvement et la mort de sept moines.

Christophe Dard