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L’exode massif des Juifs d’Irak

C’était il y a 70 ans, l’exode massif des Juifs d’Irak. Quelques années auparavant, Bagdad, sous domination ottomane, était pourtant une terre plutôt « saine » pour les juifs qui représentent alors la deuxième communauté de la capitale et 40% de ses habitants. Mais les persécutions et les pogroms liés en partie au conflit judéo arabe de 1947 obligeront les membres de la communauté à se réfugier, pour la plupart, en Israël. Au total, entre 1950 et 1951, près de 120 000 juifs irakiens finissent par quitter leur pays. Aujourd’hui, il n’en reste plus que 4. Mais d’où vient cette communauté ?

Par Ilana Ferhadian

Aux origines bibliques

Les juifs irakiens sont la plus vieille communauté de la diaspora au monde. Ils occupent une place cruciale dans l’histoire du judaïsme, car venant d’Irak, ils sont issus de cette terre où naquit autrefois le patriarche Abraham et où se situait selon la tradition biblique, le jardin d’Eden. Leur histoire remonte donc à l’ère biblique, dans cet empire qui était appelé Babylone. C’est à la suite de la prise de Jérusalem par l’empereur Nabuchodonosor II, en 587 avant notre ère, que les juifs sont exilés sur ce territoire en tant que prisonniers de l’empereur.

Les racines des juifs d’Irak remontent donc à 2 600 ans, considérés même comme ceux qui ont écrit le Talmud de Babylone. Une communauté qui restera forte, au moins jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Les premiers pogroms

Si au début du 20ème siècle, les Juifs ne souffrent pas vraiment d’antisémitisme en Irak, il faut tout de même signaler dans l’histoire de ce peuple une importante émeute antijuive le 15 octobre 1908. Les Arabes suspectent alors les Juifs d’être favorables au gouvernement Jeune Turc, et de nombreux juifs sont battus. Avec le mandat anglais, les choses se gâtent. Si les Juifs d’Irak obtiennent pour la première fois un statut d’égalité avec les musulmans, cette présence britannique est reçue avec méfiance par la majorité de la population.

Dans tout le monde arabe des années 1930, la tension monte alors entre les communautés juives et arabes. Le nationalisme arabe s’installe en Irak, et l’émergence des théories sionistes vient mettre du feu aux poudres. Cette idéologie du retour des juifs sur leur terre ancestrale mais où vivent désormais de nombreux arabes, ne plait pas aux gouvernants radicaux. Le pays devient profondément antisioniste.

Des attentats massifs 

Entre 1936 et 1939, une dizaine de Juifs sont assassinés et une synagogue est visée dans une tentative d’attentat à la bombe. Prévu le jour de Kippour en 1936, on imagine alors les dégâts qu’une telle attaque, si elle avait aboutie, aurait pu causer. Enfin, d’autres lieux de culte seront visés dans les années suivantes. Les dirigeants de la communauté sont même priés de publier des déclarations antisionistes pour apaiser la population !

En fait, les Juifs sont vus d’une part comme associés aux Anglais coloniaux et d’autre part comme tous sionistes, alors que c’est bien loin d’être le cas. En effet, la communauté juive irakienne est peu impliquée dans la future fondation de l’Etat d’Israël et certains de ses membres sont même ouvertement antisionistes comme Menahem Salih Daniel, sénateur et philanthrope irakien, ou les écrivains juifs Murad Mikhael et Anwar Shaoul.

L’influence nazie en Irak

L’année 1937 marque un tournant, avec l’influence de l’Allemagne nazie en Irak. Pour les arabes irakiens, l’Allemagne du IIIème Reich est surtout appréciée en tant qu’ennemie des Britanniques. Et du côté allemand, cette nouvelle alliance permet d’importer l’antisémitisme européen dans le monde arabo-musulman.

L’antisémitisme n’a plus aucune limite. Baldur Von Schirach, chef des Jeunesses hitlériennes, est reçu par le roi irakien Ghazi Ier et l’encourage à développer le modèle des jeunesses hitlériennes. Il invite aussi une délégation irakienne à la convention du parti nazi de septembre 1938.  

Mais l’alliance la plus marquante entre l’Allemagne et les arabes, c’est certainement celle entre le grand mufti de Jérusalem Amin Al Husseini, chassé par les anglais, profondément pro-nazi, et l’Irak qui l’accueillera à bras ouverts dès octobre 1939. En 1941, les tensions sont toujours aussi vives entre l’Angleterre coloniale et l’Irak. Des agressions antisémites violentes sont quotidiennes, notons cette attaque notamment dans le village de Sandur qui fera 10 victimes juives.

Le Farhoud et les juifs anti sionistes

Puis, bien plus tard, un important massacre, baptisé le Farhoud, soit « pogrom » en arabe, a lieu pendant la fête de Chavouot. Ce jour-là, seront commis des viols et des pillages. 135 à 180 Juifs seront tués et plus de 500 autres blessés. Les responsables irakiens justifient alors cet acte comme une réponse au soutien présumé des juifs à la politique anglaise. De leur côté, les Juifs du pays imputent l’événement à des extrémistes nationalistes influencés par le nazisme.

Suite à cet évènement, un millier de Juifs quittent alors l’Irak. Le Farhoud laissera une marque indélébile dans la mémoire des juifs d’Irak, si bien que plus tard, le gouvernement irakien attribuera des indemnités pour les dommages subis. Cependant, à partir de 1947, de nouvelles mesures viendront viser les juifs : interdiction d’acheter des terres appartenant à des Arabes ou encore dépôt de 1 500 livres sterling pour tout voyage à l’étranger.

Pourtant, le sionisme n’est pas la grande passion des juifs irakiens ! D’ailleurs, quand les Nations Unies votent le partage de la Palestine mandataire en 1947, le grand-rabbin d’Irak, Sassoon Kadoorie déclare rejeter le sionisme et soutenir les Arabes. Les juifs participent aussi à des manifestations anti-sionistes.

Mais cette dhimmitude sera vaine… Une synagogue de Bagdad sera incendiée le 27 avril 1948. La même année, la proclamation de l’État d’Israël accentuera évidemment encore d’avantage la pression déjà prenante depuis une quinzaine d’années. Les fonctionnaires juifs doivent quitter le gouvernement et les membres de la communauté n’ont plus le droit de partir du pays ni réaliser des transferts d’argent. 

L’exode et l’aide de l’Etat d’Israel

Les choses évolueront en 1950. C’est l’année du Tasqit, l’exode, plus connu sous le nom de « Sant al-tasqit ». Ainsi en mars de cette année, une loi irakienne de dénaturalisation est promulguée. Elle permet aux Juifs d’émigrer à condition qu’ils perdent leur nationalité. Auront alors lieu à cette période plusieurs attentats à la bombe qui causeront la mort de 6 juifs.

 Le jeune État d’Israël organise alors l’opération « Ezra et Néhémie ». 110 000 juifs irakiens se réfugient en Israël, soit 96% de la communauté du pays. La plupart renoncent à leur nationalité et, face à la haine que cela engendre, comme sous la Shoah, en 1951, les Juifs « dénaturalisés » seront spoliés de tous leurs biens. 

Dès 1952, il ne reste plus que quelques milliers de Juifs en Irak qui vont se heurter à une hostilité grandissante des autorités et de la population. La plupart partiront après des pendaisons publiques « d’espions israéliens », exécutions perpétrées en 1969 par le parti Baas qui arrive alors au pouvoir. A ce jour, la loi irakienne punit toujours de mort la « promotion du sionisme ».

Ilana Ferhadian